Mesure la hauteur de ton esprit à l'ombre qu'il projette

 
  À l'école, on ne nous faisait lire que très peu d'auteurs du Québec et jamais, absolument jamais, une oeuvre complète. Je me souviens d'avoir analysé des bouts des Anciens Canadiens de Philipe-Aubert de Gaspé – le folklore québécois ne m'intéressait pas et je m'ennuyais à mourir-, des extraitsde Andante, Allegro ou Adagio de Félix Leclerc -pour me faire dire, évidemment, que les fables de La Fontaine étaient infiniment supérieures -, j'ai un vague souvenir d'une description du Survenant de Germaine Guèvremont, celle, je crois, où le vent soulève les jupes d'Angélina Desmarais – pour me faire dire qu'on ne devrait pas écrire des choses comme celle-là parce qu'elles peuvent porter à plusieurs sources d'interprétations - ; il fallait que ce soit catholique et édifiant et, avec mes quatorze ans qui ruiaient dans les brancards, je commençais à être pas mal tanné des pensées pieuses – les miennes l'étaient si peu! - et des exemples édifiants.

[...]

Bonheur d'occasion n'était rien de tout ça, du moins du point de vue de la religion. C'était la première fois que je lisais un roman écrit dans ma ville où la vertu et le bon ordre ne régnaient pas en maîtres absolus, où la religion catholique ne répondait pas à toutes les questions, où Dieu n'était pas automatiquement au bout de chaque destin, et je n'en revenais pas. Le chaos existait donc à Montréal ailleurs que dans mon âme? Je n'étais pas tout seul dans mon coin à commencer à soupçonner qu'on nous mentait, qu'on nous trompait depuis toujours?

Il n'y avait pas de morale dans les livres de Gabrielle Roy, la pauvreté ne s'expliquait pas, la lâcheté n'était pas punie, une jeune fille enceinte n'était pas coupable d'un ineffaçable pêché, la guerre n'était pas une mission noble pour sauver la démocratie mais une monstruosité qui écrasait les petits et protégeait les riches.

Je trouvais dans Bonheur d'occasion des réponses aux questions que je commençais à me poser, je côtoyais des êtres qui me ressemblaient, qui s'exprimaient comme moi, qui se débattaient comme mes parents, qui subissaient l'injustice sans trouver d'issue et qui, parfois, payaient de leur vie les erreurs des autres

Maman avait parlé de chair à canon. C'est donc ça que ça voulait dire! Des ouvriers comme mon père qui partaient pour la guerre non pas pour sauver la France ou l'Angleterre des griffes des méchants nazis– on était bien loin de King et de Biggles – mais pour faire vivre leur famille parce qu'ils ne trouvaient pas de travail dans leur propre pays, et qu'on envoyaient se faire massacrer aux premières lignes parce qu'ils n'avaient pas d'éducation?

Bonheur d'occasion était donc un livre athée comme certains de ces romans françaisque lisait ma mère presque en cachette («C'est pas de ton âge!») et qu'avait lu ma grand-mère Tremblays avant elle! Et pourquoi m'avait-elle fallait lire celui-là?

Je regardais de plus près, je scrutais les longues descriptions des états d'âme des personnages : Rose-Anna Lacasse qui donnait naissance à un bébé le jour du mariage de sa fille tout en s'abîmant dans la douleur de la perte prochaine de son Daniel, huit ans, qui se mourait lentement de leucémie ; Florentine qui épousait Emmanuel Létourneau sans lui dire qu'elle ne pourrait jamais l'aimer et qu'elle était enceinte de Jean Lévesque; Azarius Lacasse qui, à trente-neuf ans, entrait dans l'armée pour que sa famille puisse manger, et je me disais : «C'est ça, la vie, la vraie vie,y'a pas d'explications à l'injustice ni de solutions! Le bon Dieu va pas apparaître comme Superman pour sauver tout le monde, ces personnages-là sont perdus!» Et tout ça, cette grande tragédie du petit monde, ne se passsait pas dans le lointait Paris du dix-neuvième siècle pendant les colossales transformations d'Haussmann ni dans les tranchées de la Berezina pendant les guerres napoléoniennes, mais chez moi, dans ma langue à moi, dans ma sensibilité à moi, dans ma compréhension du monde à moi, si insignifiante fût-elle.

J'étais plus que simplement bouleversé par la grande qualité de l'écriture et le sens dramatique de l'auteur, j'étais pâmé, reconnaissant de l'existence même d'une oeuvre aussi forte écrite dans mon pays, dans mon fond de province, dans ma ville!

La chose était donc possible!

 

Michel Tremblay, Un ange cornu avec des ailes de tôle, p. 157-159

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