Mesure la hauteur de ton esprit à l'ombre qu'il projette

 

 

Je terminai donc la lecture de Bonheur d'occasion la nuit suivante [...] La fin me bouleversa plus que tout le reste. Les trois hommes de la même famille partant pour la guerre pour les mauvaises raisons ; Florentine, nouvelle mariée malheureuse, entrevoyant son Jean Lévesque, le chien sale, de l'autre côté de la rue et décidant une fois pour toutes de ne plus courir après lui ; Rose-Anna donnant naissance à un pauvre petit condamné dont le sort ne serait pas différent de celui des autres membres de sa famille, cette noirceur pesante de la tragédie ouvrière élevée à la hauteur des grandes tragédies européennes par l'immense talent de Gabrielle Roy, tout ça, le malheur d'un côté, le talent pour le raconter de l'autre, me remuait jusqu'au fond de l'âme, et je passai une partie de la nuit à pleurer. Sur le sort de la famille Lacasse, bien sûr. Mais, pour la première fois de ma vie, sur notre sort collectif de petit peuple perdu d'avance, abandonné, oublié dans l'indifférence générale, noyé dans la Grande Histoire des autres et dont on ne se rappelait que lorsqu'on avait besoin de chair à canon.
 

Michel Tremblay, Un ange cornu avec des ailes de tôle, p. 163

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