Mesure la hauteur de ton esprit à l'ombre qu'il projette

 

 

-As-tu lu ça? fit-il en se redressant sur sa chaise longue. Il me montrait un livre intitulé Dialogue sur la traduction. Je l'avais lu à l'époque où j'étais étudiante : c'était un échange de lettres entre Anne Hébert et une personne qui avait traduit en anglais son poème célèbre, Le tombeau des rois.

Je pris le livre qu'il me tendait. Le traducteur, lui-même poète, s'appelait F.R. Scott. Le poème d'Anne Hébert était grave et somptueux, et j'eus le souffle coupé en lisant les premiers vers :

J'ai mon coeur au poing

Comme un faucon aveugle

[...]

La suite du poème était impressionnante. La beauté et la mort allaient de pair ; les désirs charnels avaient la froideur des tombeaux. Je devinais que le coeur d'Anne Hébert, pour des raisons graves et anciennes, n'était pas libre de ses mouvements.

Monsieur Waterman me demanda si j'avais prêté attention à la fin du poème. Je lus à haute voix :

D'où vient donc que cet oiseau frémit

Et tourne vers le matin

Ses prunelles crevées?

Maintenant, regarde la traduction, dit-il.

Frank Scott avait traduit le dernier vers par Its perforated eyes. La traduction était fidèle et me convenait. Il avait fait une deuxième version, à peu près équivalente. Et pui une troisième, fort surprenante, qui se terminait par les mots blinded eyes. L'oiseau, symbole du coeur, n'avait plus les yeux crevés : il était simplement aveugle. Et même, à supposer que le mot blinded avait un sens plus faible que blind, on pouvait penser que l'oiseau n'était qu'aveuglé, d'une manière temporaire...

Il me semblait que le traducteur avait de beaucoup adouci l'image employée par Anne Hébert. J'étais un peu scandalisée.

- Il a corrigé l'auteure, dis-je.

- On dirait bien. Mais regarde un peu plus loin...

Poursuivant ma lecture, je trouvai bientôt l'explication : selon la tradition de la fauconnerie, le chasseur ne crevait pas les yeux du faucon, mais se contentait de lui mettre un capuchon sur la tête jusqu'à l'instant où il le laissait s'envoler pour qu'il attrape une proie. Peut-être le traducteur croyait-il qu'Anne Hébert ignorait ce détail...

- J'ai une autre hypothèse, dit monsieur Waterman. Elle est un peu farfelue. Tu promets de ne pas rire?

- Je le jure !

- En plus d'être poète, Frank Scott était professeur. Et il avait quinze ou vingt ans de plus qu'elle. Alors je l'imagine, vieux monsieur avec une barbe blanche, qui prend la belle Anne Hébert par la main pour lui expliquer que l'amour n'est pas dangeureux, qu'elle n'a aucune raison d'avoir peur, que son coeur est libre et sans entrave.

 

Jacques Poulin, La traduction est une histoire d'amour, Leméac/Actes sud, 2006, p. 77-78

 

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