Mesure la hauteur de ton esprit à l'ombre qu'il projette

 

 

 

Des vers lui revenaient en mémoire, un quatrain de Nerval à la tour abolie, des rimes d'Apollinaire, un poème de Gaston Miron, l'un des deux confrères du paternel. [...]

Levant les yeux vers la Sorbonne, il eut une vision : est-ce que ce n'était pas le grand Miron lui-même qui traversait l'esplanade là-bas d'un pas alerte? Il ne put s'empêcher de crier : «Gaston! Gaston!» Et il imagina que ce dernier reconnaissait sur-le-champ le fils de son ancien collègue de travail, puis éclatait d'un rire gargantuesque qui faisait se retourner tous les consommateurs de tous les cafés de la place!

«Ah! si c'est pas le jeune Mackay! crierait Miron. Qu'est-ce que tu fais ici, bout d'crisse! Non, ne me le dis pas, tu attends une jolie frimousse!» Julien protesterait, invitant le poète à sa table. «Pas du tout, monsieur Miron, je n'attends personne, je peux vous offrir un café? - Pourquoi pas un verre de rouge, mon jeune, on est à Paris!

Aussitôt le poète servi, Julien ne pourrait s'empêcher de souligner l'extraordinaire coïncidence. «J'allais écrire un poème quand je vous ai vu, c'est incroyable! - Tu as vu la poésie qui passait place de la Sorbonne, comment va ton père? - Il est furieux contre moi parce que j'ai abandonné mon poste à l'Environnement pour venir à Paris. - Tu avais une bonne raison? - Je veux écrire un roman. - Mais tu viens de me parler d'un poème! - J'ai une idée de roman en tête.» Se tournant vers le garçon, Gaston Miron demanderait à voix haute : «C'est quoi, ce rouge?» L'homme derrière le bar répondrait sans se déplacer : «Du madiran! - Tu m'en diras tant!»Puis il se pencherait vers Julien : «T'es pas un peu âgé pour jouer à l'écrivain? - Il y a un âge pour ça? - Non, mais je t'aurai prévenu, c'est pas un métier pour nourrir une famille! - Vous parlez comme mon père.» Miron pourrait-il l'aider? Accepterait-il de lire quelques pages? «Tu es le seul juge, lui répondrait le poète, tu écris parce que tu en sens le désir, tu n'as pas besoin de l'approbation de qui que ce soit.» Et Miron se lèverait brusquement, partant comme il était venu, disparaissant dans la foule au coin du boulevard.

Julien termina son café, referma son carnet Claire-fontaine, en se disant que même s'il avait vu Gaston Miron traverser la place, jamais il n'aurait eu le courage de l'interpeller.

 

Jacques Godbout, La concierge du Panthéon, éditions du Seuil, 2006, p. 31-33

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