SILENCE AUPRÈS D'UNE PIERRE ANTIQUE

 

 

Me voilà assise ici avec tous mes mots

intacts comme une corbeille de fruits verts

 

Les fragments

de mille dieux anciens culbutés

se cherchent dans mon sang, prisonniers

du désir de reconstituer leur statue

Des bouches détruites

veut monter jusqu'à ma bouche

un chant, une odeur de résines brûlées, un geste

de mystérieuse roche travaillée

Mais je suis l'oubli, la trahison,

le coquillage qui n'a gardé de la mer

pas même l'écho de la plus petite vague

Et je ne vois pas les temples submergés

Seuls les arbres par-dessus les ruines

meuvent leur grande ombre, ils mordent de leurs dents acides

le vent à son passage

Et les signes se referment sous mes yeux comme

la fleur sous les doigts gourds d'un aveugle

Mais je sais, moi, derrière

mon corps se tapit un autre corps

et autour de moi de multiples respirations

se croisent, furtives

comme les animaux nocturnes dans la forêt

Je sais que quelque part

comme le cactus dans le désert

le coeur constellé d'épines

un homme attend comme le cactus attend la pluie

Mais moi je ne connais que certains mots

dans la langue ou la pierre

sous laquelle ils ont enterré vif mon ancêtre.

 

 

 

Rosario CASTELLANOS

Extrait de Meditacion en el umbral

Traduction de l'espagnol (Mexique):
Annie BLASE et 
Brigitte LE BRUN VANHOVE

Texto original español aqui