Les
Rouleurs
Madeleine
MONETTE
Hurtubise
HMH, Montréal, 2008, 448 pages
Un
roman lumineux sur l’enfance maltraitée
Le
personnage principal du cinquième roman de
Madeleine Monette est une jeune femme de 32 ans,
Arièle. Chanteuse
trop timide pour donner des spectacles solo,
elle chante avec des groupes, fait du doublage
et d’autres petits boulots. Au début du
roman, elle est désemparée parce qu’elle
doit faire plusieurs deuils, celui de son père
décédé depuis peu, celui d’un amoureux,
Patrick, qui l’a laissée après onze ans de
vie commune, et celui d’un bébé qui ne naîtra
pas puisqu’elle a fait une fausse couche.
Elle
rencontre alors deux rouleurs qui vont donner un
nouveau sens à sa vie: un cycliste et un enfant
qui fait du patin à roues alignées. Le
cycliste s’appelle Sidney. C’est un beau
jeune homme qu’elle rencontre d’une manière
brutale puisqu’il la frappe avec son vélo
alors qu’elle traverse la rue. Très prévenant
et très attentionné, il devient rapidement
l’amoureux idéal dont rêvent toutes les
femmes. En apparence du moins, car certains
aspects de sa vie restent dans l’ombre (il
refuse de l’emmener chez lui, par exemple) et
le lecteur se doute bien qu’il y a anguille
sous roche.
Arièle, quant à elle, semble pratiquer
le déni jusqu’à ce que la vérité la
frappe de plein fouet.
L’autre
rouleur, c’est un enfant de 13 ans qu’Arièle
rencontre dans le métro où elle l’observe
jusqu’à ce qu’il sorte précipitamment de
la rame en oubliant son sac à dos sur une
banquette. Intriguée, elle emporte le sac et
fouille dedans dans l’espoir d’y trouver des
pièces d’identité qui lui permettraient de
le lui rendre. Elle y apprend que son patronyme
est Chalioux. Après de vaines recherches, elle
finit par le retrouver dans un « skate-parc »
près de chez elle. Mais elle n’arrive pas à
établir une relation avec lui; le
petit Chalioux s’avère un enfant rétif,
presque sauvage, surnommé
Mioutte parce qu’il refuse de parler. Il écrit cependant, et c’est par
les textes trouvés dans son sac qu’elle
apprend d’abord à le connaître. C’est
aussi par les raps qu’elle écoute sur
une audio-cassette trouvée elle aussi
dans le sac. Les textes sont écrits avec une
grande sensibilité et un grand sens de
l’image, et Arièle est très touchée. Elle
retourne souvent au skate-parc où elle
l’observe et cherche à l’apprivoiser, mais
c’est finalement un drame important qui va lui
permettre de le connaître et d’établir une
solide relation avec lui. Le petit Chalioux
appartient à une famille dysfonctionnelle; son
père a fait de la prison et sa mère est une
adolescente attardée, complètement
irresponsable, qui ne s’occupe pas de lui. Arièle,
à force de persévérance, finira par se
substituer à ces parents incompétents.
À
ces personnages principaux se greffent de
nombreux personnages secondaires très
attachants : un cousin qu’Arièle aime
beaucoup, un musicien qui s’intéresse aussi
au petit Chalioux, un thérapeute, etc.
Mais ce sont les enfants qui sont au
centre de ce roman touffu dont le thème premier
est l’enfance maltraitée. Outre l’histoire
du petit Chalioux, on y trouve des réflexions
sur les écoles en milieu défavorisé, sur les
médicaments pour enfants, sur les gangs de
rues, sur les enfants victimes d’abus qu’on
garde, pour les protéger des adultes abuseurs,
dans des centres de détention où ils côtoient
des délinquants. L’histoire du petit Chalioux
s’inscrit donc dans un large contexte, celui
d’une société riche et instruite (l’action
se déroule dans une grande ville nord-américaine
qui n’est pas nommée) qui, malgré de bonnes
intentions, n’arrive pas toujours à bien
s’occuper de ses enfants.
Les
textes du petit Chalioux, écrits dans le style
propre au rap, témoignent de la versatilité de
l’écriture de Madeleine Monette. Une écriture
d’une extrême précision où
rien ne semble avoir été laissé au
hasard. Chaque mot est pesé, et le vocabulaire
du skate, par exemple, abondamment utilisé,
confère au roman une coloration jeune et
urbaine. Ainsi, on y apprend que les rampes sur
lesquelles les ados font des moves et des runs
s’appellent des wall-rides, des boîtes à
grind et des mini-rampes à spin. Cette écriture
urbaine est par ailleurs
très poétique, très imagée et très
belle.
Les
rouleurs,
somme toute, est un roman à lire pour la réflexion
qu’il suscite sur les enfants mal aimés de
nos sociétés dites avancées, pour le regard
empathique et bienveillant qu’il pose sur eux
et pour l’écriture élégante et lumineuse de
Madeleine Monette.