GUERRE DU POÈME

 

Chute de voyelles
Claudine BERTRAND
Montréal, Trait d'union éd., 2004, 98p.
 

Lire un poète, lire une poète, l’épreuve est toujours essentielle, rarement ludique, souvent décevante. La surprise à la lecture de Chute de voyelles de Claudine Betrtrand est d’autant plus rude ! Il est vrai que ses livres précédents -La dernière femme en particulier (Montréal, 1991, éditions du Noroît), crissante du père mort- auraient dû m’avertir : son écriture singulière se retourne sans cesse, je en elle, perpétuelle voyelle : “Je ne suis qu’une fiction” écrit-elle dans le livre des apparitions même non retrouvée

Il n’empêche : cette écriture de soi, tendue entre l’ellipse de l’aveu et l’insistance de sa torsion, provoque à nouveau la sur-prise…

Surprise devant la lecture  de Charles Juliet, inscrite entre les pages et qui introduit à la face noire des poèmes…

Surprise devant la violence des images, hantées par la guerre (qui consonne avec guère, guette, grève ou crève) et les outils meurtriers (grenade, flèche, lame, coup de poing, couteaux, matraques, poignard…) jusqu’à rencontrer, plus encore que ne l’indiquerait la référence rimbaldienne à “l’inventeur des voyelles viriles” qui du reste “se démet de ses fonctions”, la cruauté d’un Lautréamont :

 Il s’arrache les yeux

et s’en nourrit

Surprise enfin devant le rappel incessant, dès le titre, de la matière du langage seul accroc  -arrimage et déchirure-  à la matière de vie :

Les voyelles de l’autre cognent

Un poème pour en prendre quelque peu la mesure :

L’ inceste

au bout des ongles

excite la rétine

 

Rage

qui éclate de rire

lancée en orbite

 

Chaque page apparaît souci

Devant son inachèvement

 

Le cri de l’inceste pour cette femme que je sais avoir été orpheline par abandon devient un trou paradoxal qui casse un destin dont elle aura renvoyé la rage au rire pour en arracher l’inachèvement à chaque page. Voyelles dissoutes, le “e” trop tu se donne seul(e) la chance de sur-vivre.

 

Eric CLÉMENS