Ce qui reste parfois je l'appelle poème

car toujours le poème n'est que

ce qui reste une fois que

après que

avant que

ou alors il ne reste rien

ce qui reste de mémoire dans le corps et ce qui reste de mots pour dire une fois tu l'emballement des mots qui s'écoutent

- peut-être par défaut mais c'est le mot qui me reste-

comme

d'ici où j'écris sans savoir ce qui va rester ou même s'il va rester

comme

par exemple quand une fois déserté et deshabité - enfin - le nom

il ne reste que

ce qui reste de la soustraction

 - quand écrire est soustraire et par ce retrait saisir-

ce peut  être

parfois

ce qui reste de la poésie

Quant à ce qui reste du poème ou s'il en reste, il m'arrive de m'en inquiéter comme d'une parole de ma mort tout en sachant qu'elles sont indifférentes cette parole et ma mort. Je m'en inquiète  par sursauts du corps et de la conscience, mais jamais autrement. Sinon la colère m'envahit comme si me menaçait cette asphyxie que provoquent les systèmes avec leurs orthodoxies et leur anathèmes. Cela est sans doute injuste, mais tant pis. J'ai préféré les mystiques aux dévots et le silence aux dogmes. Si bien que je profère peu de paroles que je ne rature aussitôt après jusqu'à ce qu'il n'en reste rien ou presque rien. Cette lacération de beaucoup de ce que je dirais et cette douleur c'est ce qui reste de mon histoire avec la philosophie. Quelques fragments des cahiers de Wittgenstein et la définition spinoziste du bien comme augmentation dans l'être et du mal comme diminution dans l'être,

c'est ce qui reste

avec le poème

avec le poème surtout

comme un essai très difficile très prudent de réconciliation

tant je redoute ce qui se dit de et ce qui se dit sur

comme un essai de parole

qui cesse de

et cette cessation

ce qui reste une fois que cesse la tyrannie de la parole

je l'appelle poème

 

De toute façon ce qui reste, je l'entends ceux qui restent

écoutant ta mort dans les mots

qui ôte parole à la parole

et ce qui reste quand on est de ceux qui restent et soi-même ce qui reste

est tellement rien de la parole

absence de langue dans cette absence qu'est déjà la langue

trou dans un trou

que

les mots disant ce vide et cette absence les comble

comme

les pelletées de terre comblent la tombe

et les mots qui restent emplissent ma bouche

comme

la terre emplit la tienne

 

Ce qui reste de toi

par exemple tes pieds devenus rigides

que l'on n'avait pas pu faire entrer dans tes chaussures

je revois ces chaussures mal mises

et cela me travaille

de n'avoir pu remettre tes chaussures mal mises

comme

si tu avais à marcher

comme

si tu marchais

mais tes bras et tes mains étaient chauds et souples même deux jours après

et je les ai placés

comme

tu le souhaitais

voilà ce qui reste dans ma mémoire

dont il ne restera rien

 

Ce qui reste, c'est parfois trop

trop muet et trop prolixe pour une bouche

ce n'est pas le silence qui reste c'est le mutisme

et le ciel parcourt le ciel

immobilement

 

Ce qui reste des morts

c'est aussi le ménage des morts

après la mort solitaire du père j'ai fait le ménage

les vêtements le linge la vaisselle les papiers les objets

on trie on jette on donne on prend on range 

ce ménage de la mort je l'ai fait ensuite pour des morts familiaux plus lointains: pareil le linge, les vêtements, les meubles et même pour une très vieille morte par surprise en plein mois de juillet d'une crise cardiaque et emportée deux jours après par les pompiers, le ménage des premiers vers: de gros vers blancs qui courraient sur le carreau à l'emplacement du corps

et pareil le linge, la vaisselle, les meubles, les papiers

et maintenant le ménage de toi

celui- là impensable

et pareil ce qui restait de toi et de toute ta,  nôtre...

le linge les habits les papiers les livres

un an entier a duré

ce ménage de ta mort

vidant  sac par sac

moi aussi vidée

sac par sac

et maintenant qu'il faudrait vendre la maison où ont échoué ces restes des morts et que je vide tout c'est

comme

s'il fallait que je me charge du ménage de ma propre mort

 

Des poèmes aussi

restent de toi

et je pense triomphante: une fois fait le ménage des morts, le poème c'est ce qui reste à ceux qui restent

et je classes des fragments et débris de poèmes dans de vieilles chemises froissées, des tiens, des miens

je relis les phrases raturées encore lisibles

- c'est pour effacer, vraiment effacer toute trace et qu'il ne reste rien que toi comme moi les surchargeons de noir épais et c'est aussi pour qu'il ne reste rien que j'écris le plus possible directement sur ordinateur,  plus de ratures, plus de traces, plus rien la mort lisse  l'illusion d'éternité intacte

enfin rien-

mais ce qui reste, ces bribes de textes inaccomplis et même les accomplis, ces restes je les rassemble 

comme

recueillant  des restes mortuaires

et ce qui pouvait être émouvant, les traces de ce que nous sommes, ou festif, celles de ces restes sur la table des anniversaires ou dans les draps des célébrations intimes, tout cela sombre avec le reste

et ce qui reste c'est la mort

 

Dans ce qui reste, j'entends ceux qui restent

et  moi restant à l'inventaire de ce qui reste de toi de nous,  mémoire gibecière prolifique même si pleine d'oiseaux tués

il reste il reste il reste tant que

que je voudrais dire tout ce qui reste sortant de ma bouche des brassées de rubans de colombes de lièvres de tisons de foulards

en quantité inimagineable  

c'est incroyable ce qui reste d'une vie

cette immensité dans la mémoire

et je voudrais dire

toute cette immensité soustraite

il faut que je dise toute cette et puis non 

la mort fait des mots une obscénité

ce qui reste n'appartient qu'à moi qui appartiens pour mi part à la mort

et ce qui reste de ma vie à ce jour c'est ta mort

 

J'entends ceux qui restent

dont je fais partie

pourtant c'est toi qui reste à cette date où tu finis ta vie et y demeure définitivement

alors que je continue d'avancer vers la mort et qu'il me reste à parcourir la distance inconnue entre ta mort et la mienne

et    ta mort me fait vivre à reculons allant te rejoindre alors que tu demeures d'où je continue

et       je vais vers la mort  en arrière

et     ce qui me reste de vie est pris entre deux morts

 

J'entends ceux qui restent

et  je  n'entends plus rien

Ce qui reste de toi

je ne peux pas l'imaginer

pas imaginer ton visage, tes yeux ta bouche sans leur chair ou ta chair pourrissante ou tes yeux - tes yeux d'un regard extrême et inépuisable- avec les pupilles crevées par les gaz de la fermentation

je sais,  peux voir même

mais je n'entends pas

je n'entends pas ces mots là

ils sonnent blancs

je ne les comprends pas

ce sont des mots écrits mais d'impossibles paroles

 

J'entends ceux qui reste dans ce qui reste et dans ce labour du vers qui retourne mes mots  j'entends soudain vers

comme

vers de cadavre

où bien je lis dépouille et  le mot fait défaut

jusqu'à

n'être plus qu'une dépouille sonore et j'entends des pouilles ou  dé pou yeux  ou

jusqu'où

la langue part en lambeaux

jusqu'à

ce que je ne comprenne plus ce dont je parle comme

dans cette difficulté que j'ai à dire "tu n'es plus"

onestmortouvivantmaisonestencorequelquechosen'être plusc'estnepasêtreêtremortc'estêtremortetn'êtreplusvivantouimaissiêtremortc'estn'êtreplusrienalorsn'êtreplusveutbiendireetplusrienneveutriendireetsurtoutpasvouloiret

et comme ça des heures durant

et ces bruissements sous les mots qui les effritent c'est aussi ta mort

 

Mais pour toi

parce que plus solitaire en mort que moi ici avec pas même comme moi pleurs et chagrin

avec rien

ou alors où et avec quoi toi?

ce jour de printemps pluvieux à la lisière du Bois de Boulogne avec les pigeons et les fleurs mauves des treffles

tu te souviens de ce tréma sur le Bienvenüe de Montparnasse qui a isolé pour nous le mot entier

nous accueillant

et de mes treffles à quatre que tu nommais herbe à lapin

ces treffles sous leur enveloppe de scotch je te les donne

au cas où demeurerait monnaie de notre âme

comme

glisse entre mes doigts cette menue monnaie d'un bonheur mort

pour toi

à qui ne reste rien en mort

et  même pas savoir et sentir de la mort

ou alors mais cet alors est trop démesuré pour un tissu d'âme élimé par la peine

pour toi parce que sans yeux t'offrant ce que mes yeux voient  sous la pluie fine qui nettoie l'horizon cette maison sur les hauteurs du port semblable à celle que  nous aurions  habitée

comme

une parole ou un geste amoureux

comme

nous aurions regardé ensemble ce ciel pervenche du sud sur la mer grise

et les aurions trouvés beaux dans leur présent

sans en espérer plus

et l'air frais qui fait légèrement frissonner les épaules

dans l'odeur des eucalyptus et de l'iode

il n'y a  pas de preuve

mais la peau n'en a pas besoin

ni les nuages dans le jaune de l'aube

de la mer séparée

ne reste plus qu' une ligne au bout  bombé du ciel

de toi à moi

cette ligne qui va sombrer

 

Claude BER

La mort n’est jamais comme

Ed. de l’Amandier, Paris 2009

 

 

 

 

 

 Découpe 14

Contre la baie à croisillons battent les branches d'un arbre fleur dont j'ai oublié le nom. Comme j'oublie la cruauté du temps passé. L'étonnement du peu de temps qui reste.  Le vent casse d'un coup contre la vitre. Où il rabat un fraisil d'orage. Le soir tombe dans le lever du jour. Je ramasse le linge. Son odeur de menthe mâchée fait icône dans la quincaille des années. Eclairant la nuit de mes mains. Le corps qui sent et sait demande miséricorde pour le commencement d'une fin qui commence et ne ressemble pas à ce qu'on appelait commencement. Veste roulée sur la tête en turban de voyante maarani, je guette au fond d'une bassine de pluie le marc de la nuit qui s'y dépose pour que le jour ramène à ma porte un avenir glissé derrière moi.

 

Découpe 6

Asphalte humide de l'aube. Eponge. Le temps et sa coulée entre les phares. Son pas de vieux géant mi cyclope mi ogre secouant le plant de haricots magiques. Où il faudrait grimper plus vite que lui. Au ras des mares de boue, entre les sillons irrigués, dans l'odeur forte des tiges de tomates et des feuilles de basilic, au milieu des courges d'un vert si tendre que même immenses elles semblaient toujours à l'orée de leur pousse. Asphalte humide de l'aube. Le matin se décalque dans la marge d'un cahier. Une écriture de vieille dame y note ses pensées du jour comme elles se prononcent, sans grammaire ni orthographe. Par touches maladroites. Asphalte humide de l'aube. Le temps. Mi ogre mi cyclope. Son pas de vieux géant entre les phares. Eponge humide de l'aube. Asphalte. Les enjambées du temps courent plus vite que les bottes de sept lieues. Et elle glisse l'asphalte plus vite et plus loin que la pierre d'ardoise usée qui servait de glissade. Asphalte humide de l'aube. Et l'oeil surpris d'un autrefois entrebâillé.

 

 

 Découpe 5

Avec le pull je plie un corps absent. Un corps vêtu d'absence. Virtuellement possible. Dans l'intimité de son odeur entre les mailles. Présence tricotée par mes mains qui arrachent machinalement les brins de peluche à l'usure des coudes et des poignets. Je picore du bout des doigts de la disparition.

 

 

à Bagatelle

à Bagatelle je suis allée

ce dimanche à la roseraie

et         mais à quoi bon te raconter                  

mais si raconte à Bagatelle au mois de mai

 

le parfum des buis le goût de lait sucré des fleurs de chèvrefeuille

la nuit brutale des bambous à la cascade aux carpes

et         cette rose changeante au vieillissement de ses chairs    

comme corps devenant dans la mort

 

à Bagatelle ce mois de mai

t'en souvient-il comme on s'aimait

ton corps            là-bas qui se défait

 

un jour la chair quitte les os

les mots les emmaillotent

et      bercent leur momie au psaume du poème

 

Découpe 27

 

ô mon âme n'aspire pas à la vie immortelle

mais épuise plutôt le champ du possible

Pindare

 

Le havre des corps. L'exultation unique et banale de leur apothéose. Leur illumination technicolor. Le savoir immédiat des membres à l'entrelacement. Un rouge de brasero à la trace de l'étreinte. La vrille des chevilles dans le sable. Au forage d'un puits aussitôt refermé sur sa torsion. Figure de l'éphémère répétée jusqu'à son éternité. Eloge du jouir. Blason des doigts tendus à leur écart devant le chandelier d'une mer à cinq branches. La serpe des eucalyptus pour une moisson présente. Le simple solaire de midi. La chair la mer nues. Et la lumière tierce.

 

photographie

je passe ma main sur ta photo

ma main  - patte plutôt que main - sur ton visage                     

sur ta photo

patte animale ma main sur ta photo

pas seulement à cause de la meute des animaux d'amour convoqués au bestiaire des amants - tous les meine teddy Bär frischling coney-cooky loveliebe -

à cause du geste

de mon geste passant ma main sur la photo de ton visage

comme maladroit

comme primitif

comme animal                                    

resurgissant au bout des gestes oubliés

comme

cet autre qui me fait passer la main sur mon crâne d'arrière en avant

mein Hand über mein Kopf wie in Berlin wenn...

ma main sur ma tête

comme j'ai vu les singes le faire

comme              j'ai vu cette femme amazonienne   le faire devant son enfant mort

comme              cela ne se fait pas mais le faisant dans l'intimité de la douleur semblable à ( comme)

celle de l'amour

passant                  ma main            sur ton visage

passant      ma main                sur mon crâne

primitivement    rituellement      ma main

 

Découpe 19

  Un coup de frein. Un sac dégringole. C'est une tête effarée qui capote dans le cercle de ses anses. Dans le vide de cette tête sans ouïe où je passe la main pour le recaler contre ma jambe par où entrer?

 

  Découpe 20

Echappée. Les néons sur la vitre du train. En face mon visage qui la traverse. En suspension de lui- même. Pour se rejoindre dans sa disparition.

 

le momort

j'ai tant mâché ta mort dans mes mots que je radote de mot en mort de mort en mot

lemotmort-lemortmot-lemormort-lemotmot-lemotmort

et ce bégaiement

je le dédie à nos jeux pour que tu joues encore  

ou que le jeu de la parole fasse chiffre magique sur ta bouche muette

 

tu ne prononces plus le mot mort

c'est la mort qui te prononce

et dit ton corps pour moi à présent inconcevable

comme si dire  

            (que tes yeux ne veillent plus intacts sous tes paupières)                       

            (que se défait ton regard en pourriture)

comme si dire  

            (que peut exister cette stupéfaction d'une charogne de main à la place de ta main)

était aussi absurde que de marmonner

desmotsmorts-desmortsmots-desmomos-desmomors

 

la mort fait de la langue entière un charabia

quand ne sont plus imaginées mort et folie 

quand elles sont                                                                      

se rêve au cauchemar une langue capable de couvrir de fleurs le désert de la folie et de la mort comme

les pauvres rêvent de gagner au loto

le momort se défait et pourrit dans ma bouche

lemotmort-lemomor-lemomo- leormo-lemoor

décortiqué lettre à lettre surgirait-il à l'or de la mandorle désossée de ses restes résurrection et renaissance?

 

Toi  qui n'est nulle part ailleurs que dans le froid de la mort est-ce que tu sais si...

Moi  j'en suis  - mais nous sommes tant à gratter la terre jusqu'au sang -

à gratter la langue jusqu'au sang

pour tenter d'en arracher quelque chose

un manteau                  une image        

                                   un semblant de festoiement

qui recouvre                

            ces corps froids que nous a faits la mort

            ces mots morts que nous a faits la vie

 

Découpe 29

Observation minutieuse des glissements. Relevés pointus. Mesures exactes. Je ne parle pas de topographie mais de poème. Ils entretiennent un sensible cousinage. La parenté du va-tout géométrique. L'inattendu du non encore étalonné. La profondeur comme une surface qui ment. Et la portée sans son d'une phase épidermique des séismes. Des grêlons fondent au contact de la mer. Je désigne à mes mots cette destinée sur la page. Ce n'est qu'une image à prendre pour ce qu'elle est. Un fait de langue même si têtu. Tenace. Obstinément racoleur. Des graffitis sur le plâtre d'un poignet cassé.

 

de peine et de colère

Me voilà

je suis là et je dis           me voilà          me voilà pleine de peine et de colère

je dis me voilà    comme            me présentant à des orbites vides

moi ici pleine de peine et de colère       

en dix ans devenue                             quoi devenue?

 

et en même temps présente ici  me voilà moi ici pleine de peine et de colère

vieillissant sous la dictée minime de la mort

et en même temps présente

ici         à la vie                       

 

me voilà moi ici     pleine de peine et de colère

fermée  enfermée   sans oreille pour  entendre 

ici en silence              murée emmurée dans le silence

comme                                    en terre

murée dans peine et colère

dans l'injuste de tout      sans cesse

 

moi ici pleine de peine et de colère

fermée enfermée avec plus d'oreille pour rien               

parce pas d'oreille nulle part pour entendre peines et colère

les miennes et les autres murées fermées enfermées

pas d'oreille jamais                    pour entendre  comme             il faudrait

à longs cris de peine et de colère          

à très longs cris de peine et de colère

 

pour entendre comme   on ne peut                   

alors moi ici murée emmurée fermée enfermée

pleine de peine et de colère

moi ici qui ai tant aimé  tant célébré ici             

je                     moi ici                         

                        moi ici              je continue

 

Découpe 30

 

 Contre le béton du mur à peine éclairé par une ampoule vacillante, la destinée du coeur. Au coin d'une toile d'araignée. Dans ce fin fileté de salive, le tout de tout au répit de son avalanche. A  l'abri de sa pléthore, la plénitude. Dans la géographie du désencombré. Dans l'escalier qui descend de l'esplanade, le palier de la  paix. Au vide de l'aguet qui abdique.  Dans le désempli de l'amplitude.

 

Découpe 41

 

Impassible tout en buste, sans bras, seulement étiré en jambes de lambeaux granuleux. Sa poitrine enfermée expulse un énorme cri. La première fois que j'ai vu les trous percés par ce cri dans sa figure d'épouvante, j'ai eu un sursaut de recul. Puis j'ai compris que je pouvais y loger mon effroi. Je l'ai surnommé l'attrape-peur. C'est une sorte de vigile, un soldat de bronze, un golem sans mot de passe posté au seuil de la fourmilière à cruauté. Ou plus prosaïquement un chiffon. Et je nettoie. Je nettoie avec ma langue de pendu. Sans obsession mais avec l'application domestique du pire et de la macula qu'il laisse sur le vitrail de l'oeil.

 

Découpe 42

 

Ce matin le vibrato d'un gril de lumière sur le sol. Il faudrait fêter ce râteau lumineux qui plante ses dents dans la fibre sanguine du tapis. Mais une tristesse de mort avancée scande le souffle du poumon. Le bruit du temps. Le sang violent. La nuit de l'esprit battant au tempes. Dans le piaillement des mouettes et les hoquets du fourgon qui lave les trottoirs, l'eau gicle en jets d'une seule note simple. Une douleur me parcourt familièrement roulée au panier de mes côtes. L'imprévisibilité des chose demeure inentamée par le langage qui les lie en gerbe. Brutales la mort et la parole.

 

Découpe 45

 

Un morceau de pain. La mie qui roule sous l'index. Trop de définitif. Trop de définitivement temps. Une goutte d'eau bombe au bout du robinet. La vie rétrécit au reflet d'une goutte. Trop précoce à tomber. Déjà pendante vers mourir. Le sucre raye le verre. Ainsi parler: du sucre sur un miroir. Dans une galerie des glaces où je me tais pour échapper aux icônes. Au dos de la cuillère une psychée pensive. Et comme on tire les cartes je  vais  doucement, du bout des lèvres vers une façon de dire au bout des lettres. Et c'est un matin de plus. Au bord de la soucoupe le sucre a fondu. Et le café est froid.

 

Découpe 47

Au mas de misaine la célébration. Le coeur et le corps festoyant. Aux dieux écroulés, au fût tronqué de ce qui fut, la célébration. A l'axe passé en travers de la roue. Dans la voix invoquante, chantante, sanglotante la célébration. Entre l'air et le larynx. Dans un prénom, une intention retenue, un accent sur l'antépénultième ou ce matin la main qui glisse de la nuque à l'épaule nonchalante. Sur la soie à la pliure du coude. Célébration. A sa sciure des mèches de moelle.

 

Découpe 50

Le temps sur le coeur épuisant sa durée. Il siffle un venin de vipère. Le savoir simplement lové dans sa spirale auquel on s'habitue. Avant que ne se brise l'échine sur le ciment d'un caveau. Gloire à d'où je viens et vers quoi jamais ne retournerai. A ces demeures provisoires dénuées de deuil. A  la clémence d'un hasard dont rien ne sera mien. Pas même la tristesse. Mais avant ces débris "A  la vie !".

 

 

Claude BER

La mort n’est jamais comme

Ed. de l’Amandier, Paris 2009

 

 

 

 

Rue des Loutres

Dans le parc aux mélèzes vous marchiez côte à côte. Des racines poussaient au centre du ciel et la perspective qui s’offrait à vous entre les touffes de genêt et les boules de gui en était à sa fenaison. Vous habitiez une rue de loutres au poil luisant de mammifère heureux. Vous viviez dans la paix animale d’avant le partage, entre son orée et sa fuite.

Là vous êtes restés : dans sa moisson.

 

L’aqueduc

A trop parler les lèvres cassent. Elles balbutient parfois à l’orée de paroles furtives puis s’écartent en deux mers ennemies. Ainsi de mes lèvres et de moi et moi-même pour un si petit écart au regard de l’âge du sable et des cailloux. Dans ce dédale qui me mène bien au-delà du périple prévu, je passe cernée de mémoire hasardeuse. Une sorte d’aqueduc, qui vaut pour le balancement inattendu de ses arcs, quille et récif tellement il tangue de ressources immobiles, est mon compagnon de route.

Une borne moutonnante et amoncelée que je suis quand je réduis mon regard à son arête.

 

Récit (extrait)

 

n’aime pas

n’aime pas ce qu’elle fait

n’aime pas ce qu’elle ne fait pas

n’aime pas faire

n’aime pas ne pas faire

n’aime pas les faux airs les sacs de son les cloches vides la nécessité d’être et toute la tourbe de la vie

n’a pas envie

n’a pas envie de moudre son orge dans son colombier et de roucouler ensuite avec une voix de pigeon à pattes de poule

ne veut pas

ne veut pas entrer dans les sandwichs ni faire de deux pierres un seul coup ni se mâcher la mie dans la bouche

ni avoir des yeux de lapin

ni s’ébourrer le scalp de la tête

ni casser ses os entre ses dents

ni se ronger les moelles pour être partie prenante à la table des friandises

De loin elle écrit des lettres qu’elle n’envoie pas: “Nous sommes contemporains de bien peu voyez-vous. Deviser agréablement dans ces conditions devient difficile. Ici l’an dix mille à vous le crétacé, vous imaginez de là les embarras sans compter le risque de choquer les susceptibilités. Mieux vaudrait apprivoiser un héliotrope et converser longuement avec lui mais où trouver un héliotrope en cette saison ?”

n’a pas choisi

n’a pas choisi le lieu

                        ni le temps

                        ni rien de ce qui est

vit assise au bord d’une fontaine sur une place dont elle ignore le nom avec un jet d’eau qui lui éclabousse la nuque et des bagages sur les genoux

parle avec les passants avec les grosses avec les vieux et aussi avec d’autres n’importe qui

qui ont n’importe quoi à dire

certains rient puis se plaignent à petites lèvres

n’aime pas leurs rires

n’aime pas leurs plaintes

n’aime pas les entrebâillements d’âme qui bêlent leur fente

aime le net

le circonscrit

ou l’absence

n’a pas de bras

ne tient pas à en avoir

ne tient pas à vivre comme si tranchez-moi donc-ce-cou-là-qu’on-n’a-rien-d’autre-à- faire

n’aime pas la circoncision des boutonnières ni les ombrelles ni le parti des vieilles glottes ni l’endimanchement somptuaire de son espèce

préfère refermer ses épaules en anneau de saturne et tourner sans orbite avec des esquilles d’acier dans la colonne vertébrale

ou rejoindre la boue les lentisques de vase les poux de marais et répéter gentiment ce qu’on lui souffle d’un air soucieux parce qu’ainsi doit-on faire et elle fait

mais ne retient rien d’autre dans sa bouche que sa salive et dans ses tympans le bruit de l’eau des veines qui battent d’une autoroute ou de tout autre chose qui cesse enfin de jaboter

Sur la table d’un bar, ses mains lissent une nappe à carreau rayée de routes juste à la mesure de l’index qui les suit. Soudain inversion sans crier gare : ce sont elles la piste où le temps débouche en trombe. Ses yeux ouvrent alors des O de bouche surprise qui la crachent comme un pépin.

Oh ! ce O de bouche surprise qu’elle est tout entier devenue !

n’aime pas les jours

n’aime pas qu’ils passent

n’aime pas qu’ils ne soient pas déjà passés

n’aime pas les mois ni les années ni les heures

n’aime pas ce qui est

n’aime pas ce qui n’est pas

n’aime pas payer son cercle de tous les angles qu’elle ne sera jamais

a des fourmis dans les chevilles

du sel sur la langue

et la hâte et l’exaspération de vivre qui la relance coup par coup

considère le ciel toutes les sortes de ciel avec circonspection

leur trouve un air de cénotaphe et laisse choir les ciels sans regret pour reconsidérer sa tanière d’un œil neuf

fait séjour dans ses grottes

s’installe des stalagmites sous le crâne

clignote en trompe l’œil ou s’endort millénaire sous la couche

puis n’aime plus

et fuit

Se met à chevaucher des poutres en équilibre sur des rondins déclarant à qui veut l’entendre que le va-et-vient est son lot et l’entre-deux sa résidence favorite

cela dit descend de ses poutres et part à la pêche aux aiguilles dans les meules de foin pour se redonner courage et foi dans l’existence

visite la mer tous les soirs à cinq heures histoire de noter ce qu’il en advient avec une scrupuleuse honnêteté

pose ses mains dans le sable en guettant le matin sans ombre d’impatience jusqu’à ce qu’elle soit lasse de tout éterniser

laisse alors retomber la joufflue dans sa flaque et ce qui est là où ça en est

n’aime pas insister

n’aime pas glisser

n’aime pas le poids ni l’aiguille ni les meules ni le foin ni prendre midi devant les portes ni râper ses genoux contre le sol pour se ramener à juste proportion des choses

n’aime pas les proportions

ni les disproportions

ni les ici ni les ailleurs ni les lieux dits ni les pas dits ni crier sur les toits que le bonheur est sans limite

conséquence de quoi se tait

quand des poignées d’abeilles lanceront leurs essaims hors du rucher des yeux cela inaugurera peut-être une façon de voir enfin crédible

d’ici là rien

de l’œil sort une lance de la lance un œil et c’est tout

n’aime pas le peu

n’aime pas le trop

aime mieux se fendre en quatre par souci de multiple indépendance et se disperser pour n’importe quoi en jetant son sucre par les fenêtres plutôt que ramasser ses œufs et filer les poches gonflées comme il convient de faire quand on est invité

préfère les frondes

                        les à-pic

                        les coupures

ou bien une nouvelle dissonance

n’importe quoi en somme qui soit vraiment désencombré

sommeille des décennies durant ses fourmis dans la paume

puis basta

ouvre un œil de lambert

s’adjoint une ou deux pattes supplémentaires pour le cas où et se met à caracoler dans les champs de maïs jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un rectangle de terre labourée

aime bien la terre

aime les yeux aussi

aime indéniablement la terre les yeux la bouche les mains les sexes

n’aime pas les yeux ni les bouches ni les mains ni les sexes ni tout ce qui vibrionne avec un entêtement stupide à exister

n’aime pas exister

n’aime pas ne pas exister

n’aime pas la solitude

n’aime pas l’encombrement

n’aime pas être agrippée par le dedans de l’aine

aime partir puis rester puis partir et qu’il n’y ait plus ni rester ni partir et seulement ce qui n’est toujours qu’en passe de naître ou de finir

aime les pluies de fougère les soleils de mica et autres billevesées sans conséquence qui n’embarrassent pas

ou alors jouir

aime les déserts

n’aime pas les déserts et cette façon qu’ils ont d’exagérer leur être

aime plutôt les villes et le grouillement des ports surpeuplés

n’aime pas les villes ni les ports ni les foules quand des morts y croisent sans se voir et leurs yeux se couvrent de peau de grenouille ou plutôt ce sont des batraciens qui s’accouplent et meurent

prend parti pour les arbres parce qu’ils se tiennent droits les châtaigniers de préférence et sans autre raison que l’absence de  raison et sa grande consolation contre l’absurdité du monde

se perche donc six mois sur ces arbres et six autres dans d’autres non répertoriés

ou alors sur des totems en planches couverts de ficelles

faute de mieux sur des cromlechs lorsqu’à force de lassitude il ne reste que le granit où s’habiter

hier n’est pas

encore moins aujourd’hui et son impérieuse prétention à être

une vie pose sa paix de plaine cloutée

elle est au centre

dans l’inentamé

 

 

Recensement 1 (Liste des peurs)

J’ai peur

J’ai peur

– de mourir sans personne à mes côtés dans une chambre d’hôtel aux murs recouverts de cartes postales qui ne me sont pas destinées

– de m’égarer dans le périphérique d’une ville quelconque qui se serait refermé sur lui-même ou bien dans la pénombre d’un labyrinthe de couloirs perpendiculaires tous identiquement gris au fond desquels il me faudrait tourner jusqu’à ce que mort s’ensuive

– d’entendre au téléphone sa voix m’annoncer son départ parce que quelqu’un d’autre aurait pris ma place dans sa vie

– de mourir d’un œdème du poumon avec des tuyaux dans les narines et un corps squelettique couvert d’escarres

J’ai peur aussi que ceux que j’aime me trahissent encore avec de si bonnes raisons que je doive en venir à approuver leur trahison

Souvent j’ai peur de trop en dire et de ne plus pouvoir faire ensuite que ce qui a été dit ne l’ait pas été incapable de contrôler l’emballement de ma propre langue entraînée dans une rotation endiablée de moulin à prières et de me mettre un jour à parler de n’importe quoi à n’importe qui sur un quai de métro mais aussi de ne plus pouvoir jamais parler à personne à cause d’un cancer de la gorge qui m’obligerait à glouglouter avec un trou caché sous le col de chemise ou bien parce que je serais devenue aphasique comme ce voyageur obèse croisé dans l’avion qui occupait à lui seul deux sièges de la banquette et dont les mains minuscules s’agitaient sans cesse pour s’extirper de cet amas de graisse

J’ai peur de la folie pour l’avoir contemplée à en perdre la raison et de la raison pour sa déraison impuissante face à la folie

J’ai peur de prendre malencontreusement un train qui ne s’arrêtera jamais et dont je serai l’unique et dernier passager

de prendre n’importe quel train et de voir les arbres et les pylônes me sauter au visage comme si cette explosion ne devait plus finir que dans l’extinction de tout sur un ban de ciel disséqué

mais aussi de ne plus pouvoir prendre le train et de me retrouver incarcérée dans une petite ville de Province qui s’étouffe de demi-vie

J’ai peur de sentir de nouveau un caïman me mastiquer le bras et la nuque à cause d’une torsion des os (non du caïman dont j’apprécie la compagnie) et d’avoir mal au point de devoir ramper à quatre pattes jusqu’à mon lit

J’ai peur de vieillir et de passer des jours entiers dans un jardin d’asile de vieillards avec dans la bouche un dentier qui sent le plastique et dans les oreilles les cris des encore plus vieux qui ne supportent plus qu’on les lave de force

et j’ai peur tout autant de ne pas vieillir et de mourir sans avoir eu le temps de vivre tout ce que je voudrais vivre

J’ai peur de perdre la mémoire au point de ne plus me reconnaître dans une glace mais également de garder une mémoire tellement vive que le taraudage de trop de souvenirs finisse par me terrasser et j’ai peur de me rappeler ce qui est arrivé comme d’imaginer ce qui arrivera parce que j’ai peur de ce qui fait l’horreur ordinaire et qui se coagule par moments en caillots d’horreur nommée à tort extraordinaire

A partir de cinq heures du soir j’ai peur de ne plus retrouver le chemin de chez moi et d’errer dans ma propre ville devenue étrangère

J’ai peur

– d’être bloquée dans un ascenseur n’ouvrant que sur des murs ou au contraire continuant sans arrêt sa descente vers le sous-sol jusque de l’autre côté de la terre et au-delà ou bien d’être emprisonnée dans les toilettes roses et noires d’un hôtel de luxe dont le verrou se serait détraqué ou même dans ma propre maison dont je ne pourrais ressortir qu’en sautant par la fenêtre du quatrième étage

– ou encore de ne pas retrouver où j’ai garé ma voiture parce que je serais devenue amnésique sur ce seul point : l’endroit où j’ai garé ma voiture

J’ai peur de la bêtise et de son immense pouvoir d’anéantissement parce que je suis moi-même trop faible pour la supporter et trop stupide pour lui échapper

J’ai peur

J’ai peur

– de perdre mes dents en mordant une pomme et mes yeux dans le vague où je les aurais oubliés

– de perdre l’esprit dans un excès de clarté d’esprit ou dans une trombe d’assombrissement de la conscience et la patience à force d’attendre la venue de la patience

– d’être encerclée par les collines rondes d’une campagne verdoyante mais sans horizon

– de disparaître la nuit sur une route qui ne mènerait nulle part ou dans un brouillard qui ne se dissiperait jamais plus

J’ai peur d’encore souffrir d’aimer et davantage encore de ne plus aimer sans même souffrir de ne plus aimer

j’ai également peur de la haine et de ne pouvoir m’en défendre comme de le pouvoir en naissant à mon tour à la haine dans la haine de la haine

Les jours de grande fatigue j’ai peur de tous les bruits même les murmures qui résonnent amplifiés par la calebasse de mon crâne

Parfois j’ai peur d’une légère amertume dans ma bouche ou d’un battement trop rapide de mon cœur ou d’une petite coupure qui ne cicatrise pas tout de suite ou de quoi que ce soit de semblable qui prend mon corps au dépourvu et me rappelle ma fragilité

J’ai toujours peur de ne plus revoir la mer qui aurait disparu pendant mon absence laissant à sa place une immensité de blanc et de sec

J’ai peur

J’ai peur de ma peur et plus encore de ne plus avoir peur et que tout s’évanouisse dans l’indifférence

 

Nuit de verre comme

Une parole comme une marée la nuit plutôt comme une marée ou plutôt comme une tête comme une parole comme une marée comme une nuit d’étoiles doubles sur des verres noirs à bruit d’eau comme une nuit qui coule comme un regard sur des verres noirs comme une nuit de verre sur des yeux ouverts comme une marée sur la nuit comme des yeux de nuit cassants comme du verre comme une parole tranchée par la nuit comme un éclat de verre avec un bruit de scie sur le verre noir comme une nuit rayée par des paroles de verre comme des yeux de verre qui ne peuvent voir comme une nuit noire avec son bruit de verre sur des vitres noires

 

Connaissance

Visages

sur cette toile tendue au bord des crêtes

vers l’amont à double versant

mon semis d’hellébore peau au parfum de genièvre

un grain de sable disperse la mer entière

Visages

vifs

et vivants

sans vergogne

dans la volupté de vivre

une branche de ciel tombe feuille à feuille dans l’automne tiré comme un coup de couteau

Visages

cette vague que tu ramènes à mes yeux aborde aux rives du partage dans sa plénitude

ton visage

où s’abîment des grappes de nuits

Visages

si secrets et donnés de vive voix à tout venant

de vue je te connais

 

Claude BER

Sinon la transparence

Ed. de l’Amandier, Paris 2008