LE PARI DU VIVANT *

 

 

Louise BLOUIN a été de tous les combats contre la bêtise, l’étroitesse d’esprit, les vautours administratifs et l’émiettement de la culture. Elle a préféré la littérature et la complexité du monde à la facilité, cherchant toujours à mettre en valeur une réalité vivante et riche de promesses multiples. Louise Blouin a été foudroyée dans sa volonté de changer le monde, terrassée dans sa course… ses ailes atteintes en plein vol! Nous sommes encore sous le choc de sa disparition, et son départ nous afflige tous : son compagnon et complice inséparable, Bernard Pozier, sa famille, ses amis intimes et tous ceux et celles qui ont eu le bonheur et le privilège de la côtoyer et de la connaître.

 

Cette journée du 15 juin, qui est tombée comme un couperet, restera à jamais inscrite dans le coeur de ceux et de celles qui l’ont aimée, tant au Québec qu’en Europe! Ce jour-là, je participais à une lecture de poésie qui réunissait des poètes de divers pays (Roumanie, Luxembourg, Angleterre, France, Québec) lors d’une croisière sur la Meuse, en Belgique. J’y ai lu des textes que j’avais écrits pour elle qui a été mon amie de tous les instants, fidèle et complice, et je les lui ai dédiés. Quelques heures plus tard, j’ai appris que Louise avait rendu son dernier souffle à l’heure même de ma lecture, au moment  où tous ceux qui m’écoutaient leur parler d’elle étaient liés à elle dans une commune tristesse. La nouvelle s’est rapidement répandue. La consternation a pu se lire sur tous les visages et, dans tous les yeux, le désarroi était visible! Une vive solidarité s’est spontanément exprimée. Le lendemain,  à la Grande Soirée de Namur (1), les poètes ont tenu à lui rendre  hommage : en ouverture, une minute de silence fut observée et plusieurs de ses poèmes ont été récités par Danielle Fournier et moi-même devant un public profondément recueilli.

 

Un peu plus tard, à Paris, avaient lieu manifestations et lectures, discussions et échanges, autant de signes de sa présence parmi nous. Et le 21 juin, dans le cadre d’une lecture que j’ai initiée, à l’Espace « Le Scribe l’Harmattan », un moment lui a été consacré à l’heure précise où se déroulait à Montréal, la cérémonie d’adieu (2).  Ainsi France et Québec battaient d’un même cœur d’affection et de fraternité créatrice. Puis au Marché de la poésie, à l'historique place Saint-Sulpice, qu' elle a fréquenté année après année en tant que représentante des Écrits des Forges, dans l'esprit du fondateur, son ami Gatien Lapointe, nous avons tous parlé d'elle avec une grande émotion. Plus tard, en août, l’Acadie a ajouté sa voix à ce concert. Le journal L’Acadie Nouvelle a tenu à souligner qu’un des moments forts de son festival (3) a été l’évocation, en poèmes, de notre amie disparue. Louise Blouin demeure et demeurera un symbole d’engagement pour tous, douée qu’elle était d’une passion rassembleuse et désintéressée, se préoccupant de chacun et de chacune, d’ici comme d’ailleurs, et faisant toujours la promotion de notre littérature encore trop souvent occultée! D'un trait de plume, on ne peut résumer sa trajectoire exclusivement consacrée à la littérature et à ses multiples facettes.

 

Pendant près de 30 ans, elle a travaillé à faire connaître et apprécier la poésie, -genre pour lequel elle avait une prédilection ainsi qu’une affection sans commune mesure. Elle l’a fait comme enseignante du Cégep de Rosemont, -qu’elle aimait tant et où elle était tant aimée-, où elle s’est généreusement dévouée à faire aimer la poésie à des élèves souvent réfractaires, mais qu’elle parvenait à convaincre et à toucher (4). Elle l’a fait aussi en tant que chercheuse inlassable et qu’anthologiste insatiable; à ce titre, sa rigueur a été exemplaire. De plus, dans une société dominée par des intérêts mercantiles, Louise Blouin a su tenir tête aux réducteurs d’imaginaires, privilégiant la dimension artistique et créatrice, cherchant la poésie dans chaque geste, chaque propos, au détour d’une rencontre, d’une promenade, d’une confidence.

 

Comment ne pas mentionner son implication, contre vents et marées, au sein de la revue Arcade, complice et  partenaire pendant un quart de siècle de ces écritures de femmes de toutes provenances et de toutes factures littéraires! Éprise de justice et d’intégrité, elle fut une vraie battante qui ne capitula jamais! Mentionnons, entre autres, les prises de position qu’elle a défendues, en tant que directrice de production et vice-présidente aux Écrits des Forges, auxquelles son nom restera intimement lié. Elle a maintenu élevés les standards de qualité, mettant ses connaissances au service des poètes, sans jamais chercher à en tirer profit. Ainsi Louise Blouin fut leur alliée et leur confidente….

 

Il serait impossible ici, dans le contexte de ce témoignage en coup de cœur, de  raconter tout Louise Blouin : il nous reste à lire sa poésie, ses textes multiples. Voguer dans son intimité créatrice en ses « mers intérieures », et s’évader au fil de ses mots si subtilement alignés pour fabriquer le poème, qu’il fallait souvent lui arracher pour lui éviter la corbeille. Car Louise Blouin doutait de la valeur de sa parole poétique! Il me fallait toujours insister pour qu’elle accepte de publier ses textes, que ce soit dans la revue Arcade ou à mouvances.ca, afin de donner à lire cette émotion unique. Elle nous a laissé trop peu de ses poèmes, minéraux précieux extraits de son intériorité. Il y a dans son récent recueil, Mers intérieures la vraie mesure de cette femme  tournée vers l’autre, vers les autres! Elle a prêté sa voix aux sans-voix, pour faire entendre leurs réalités jusque-là tenues muettes. Sa poésie nous la révèle complexe et énigmatique et d’une insoupçonnée vulnérabilité. C’est dans ses textes, trop parcimonieusement publiés, que se dévoile à nous Louise Blouin  et son pari du vivant.

 

Elle  trouve sa place auprès de ceux et de celles qu’elle a fréquentés et fait connaître, tant dans ses cours de littérature que dans les anthologies thématiques qu’elle a réalisées. Ainsi, elle est dès lors auprès de celui qui fut pour elle une inspiration de la première heure et un maître à penser, Gatien Lapointe, ainsi qu’auprès de tous les autres écrivains qui l’émerveillaient : Gaston Miron, Anne Hébert, Marie Uguay, Anne-Marie Alonzo… tous et toutes des modèles d’engagement littéraire irréductible. Ils sont  là, en filigrane, dans son recueil. En portraitiste de l’intériorité, Louise convoque le réel intime, pour en retenir des instants fragiles toujours fugaces et, de là, elle nous convie à prendre le large, en  toute poésie hauturière : d’une mer à l’autre! Son «navire night» est en rade dans le port d’attache littéraire universel… Louise Blouin demeure toujours présente par l’empreinte de ses mots : "la page blanche est un voilier ou un ring / cela dépend du choc des vocables / ou de leur fusion / on crée des drames des villes des mers / des campagnes des bonheurs même… "

 

 

 

* article à paraître dans la revue Lettres québécoises no 128, hiver 2007.

Claudine BERTRAND

Fondatrice, directrice et éditrice

de mouvances.ca

novembre 2007

 

1.      Grande Soirée de poésie dans le cadre du Festival international sous la responsabilité d'Éric Brognet, directeur de la Maison de la Poésie et de la Langue française à Namur.

2.      Cérémonie accompagnée de Ravel interprété au piano par Suzanne Blondin et André Laplante.

3.      Festival de poésie en Acadie sous la responsabilité de Jean-Mari Pître.

4.      Parce que Louise Blouin a été un phare pour de nombreuses cohortes d'étudiants, une bourse portant son nom sera attribuée annuellement à un finissant ou une finissante en lettres du Collège de Rosemont.