LE COLONIALISME ENTRE PASSÉ ET PRÉSENT

« Faire de l’histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent,

À observer les deux rives et à être actif de part et d’autre ».

Bernard SCHLINK

 

 

 

EN INTRODUCTION

 

L’étudiant sénégalais, qui vient faire ses humanités en France, entre, malgré lui, dans une relation avec le passé ou plutôt un certain passé. Celui–ci est un rapport de force unique dans l’Histoire de l’humanité par ses représentations, son impact et ses conséquences : la domination de l’Afrique par l’Europe. Domination politique,  économique et culturelle, la colonisation devient colonialisme lorsque des dizaines d’années plus tard son impact psycho-sociologique garde une certaine puissance aussi bien en Afrique qu’en Europe et que ses représentations influencent  en grande partie les rapports individuels et collectifs.

 

Cet article vise à faire le lien entre passé, présent et futur. C’est un essai de « prospective constructive » mais également un regard jeté rapidement sur « l’Histoire immédiate » pour mesurer le chemin parcouru par rapport au passé qui est le nôtre. En effet nous restons persuadés qu’aucune situation collective, aucun vécu individuel ne peut se comprendre en dehors des faits historiques qui l’éclairent ; car, comme disait HEGEL, « il n’y a de science que l’Histoire ».

Cette histoire est la nôtre ; c’est celle d’un colonisé. Ce présent, c’est notre condition d’étudiant en France au moment où ce pays connaît une période de crise dont le rejet de l’autre n’est qu’un des multiples révélateurs. Enfin, ce futur c’est notre devenir en tant que groupe humain ayant sa personnalité propre et ses rêves d’avenir.

Nous essayerons d’abord d'examiner de manière indicative quelques manifestations du rapport de domination qu’est le colonialisme à travers certaines œuvres majeures, puis nous essayerons de voir l’actualité de son contexte et enfin son rôle historique dans la formation de l’inconscient collectif.

 

-    1/ Colonialisme et barbarie : rappel bibliographique

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Le fait est que la civilisation dite «européenne », la civilisation « occidentale », telle que l’ont façonné deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial.

C’est ainsi qu’en 1973, dans son Discours sur le colonialisme, Aimé CÉSAIRE lançait l’acte d’accusation de cette effroyable «machine exploiteuse d’hommes et déshumanisante » qu’était l’entreprise coloniale européenne.

      Ce cri faisait écho à beaucoup d’autres lancés avec générosité et passion par plusieurs générations d’intellectuels talentueux et généreux parmi lesquels nous pouvons citer : Albert LONDRES, qui, avec Terre d’ébène, en 1929, portait «la plume dans la plaie » de l’indifférence de la métropole devant les problèmes à résoudre dans les colonies.

Ce chemin que René MARAN, dans Batouala, en 1921 avait emprunté, Frantz FANON dans Peau noire, masques blancs, en 1952 et Les damnés de la terre, en 1961, Cheikh Anta DIOP dans Nations nègres et culture, en 1954,  Albert MEMMI dans Portrait du colonisé, en 1957, en ont révélé tout l’arrière-plan historique et sociologique, ainsi que le traumatisme psychologique collectif.

Ces œuvres majeures ont fait le tour du monde ; les diasporas noires s’en sont emparées chaque fois qu’elles en avaient la possibilité, lors des luttes civiques en Amérique, et des combats pour l’indépendance et  la construction nationale des nouveaux États africains.

 

-     2/  Du contexte actuel : de l’actualité du colonialisme

Aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard nous sommes passés à l’ère post-coloniale ; la vielle mentalité des anciens maîtres vis-à-vis de leurs anciens sujets, formellement libres, s’est elle évanouie dans les décombres de l’histoire ?

Il faut d’abord noter la situation politique de l’Europe actuelle placée sous le joug grandissant de la droite réactionnaire, ultra-libérale, et xénophobe qualifiée par euphémisme et calcul politique de «décomplexée» : l’Italie avec Silvio BERLUSCONI, l’Allemagne avec Angela  MERKEL, la France sous l’influence grandissante de Nicolas SARKOZY. Cette Europe-là est tout tournée vers l’Amérique traumatisée de «l’après 11 septembre ». Elle se reconnaît dans ces Etats-Unis impérialistes de Georges W. BUSH ; celles des lobbies pétroliers, du messianisme politique et du fondamentalisme religieux, de plus en plus actives dans les pays de l’ancienne URSS où elles installent à tour de bras de nouveaux dirigeants calqués à leur image. C’est en France, dans cette Europe-là que l’humoriste DIEUDONNÉ a été victime d’un lynchage médiatique terrible après sa sortie sur France 3; c’est également ici que le livre Noirs dans les camps Nazi, 2005, de l’historien antillais Serge BILE qui démontre preuve à l’appui que les premières pratiques d’extermination nazi ont eu lieu en Namibie- celui-ci n’enlève rien par ailleurs au caractère exceptionnel et horrible du génocide juif - subit pourtant de la part des «chiens de garde » des critiques dont le caractère réactionnaire n’avaient d’égal que la mauvaise foi. C’est aussi ce pays qui accueillit de manière si dédaigneuse voire hostile, l’appel de ses citoyens d’ascendance africaine à la reconnaissance de la traite négrière comme « crime contre l’humanité ». Or, le travail de mémoire et d’éducation n’a toujours pas été effectué sur l’horreur coloniale et esclavagiste. C’est enfin, aux portes de cette Europe-là, apeurée et emmurée dans ses frontières, que des  dizaines d’Africains moururent sous les balles assassines des garde-frontières à Melilla et Ceuta ainsi que du brasier du désert marocain il y a quelques mois, emportant avec eux et pour l’éternité les chimères d’une vie meilleure, les derniers espoirs de familles anéanties. Un certain Nicolas SARKOZY, ministre de l’intérieur français d’origine hongroise, avait lui, quelques temps plus tôt, librement traversé les frontières nord-africaines pour encourager les responsables de ces États à juguler l’invasion «tiers-mondiste ».

Au lendemain des émeutes dans les banlieues-ghettos, la surenchère à droite bat son plein et un énième tour de vis est porté à la politique d’immigration. Le gouvernement de Dominique De VILLEPIN, à l’issue du troisième comité interministériel de contrôle de l’immigration tenu le 30 novembre 2005, a décidé de durcir les conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France, notamment sur les points suivants : demande de regroupement familial, mariage mixte, étudiants étrangers, intégration et asile.

Le ton est clairement donné. La "politique" d’immigration choisie  doit sélectionner les «meilleurs» ; « nous ne voulons plus de ceux (les étrangers) dont on ne veut nulle part dans le monde » soutient Nicolas SARKOZY qui a indiqué, le même jour, à l’Assemblée Nationale avoir fixé à 25 000 le nombre d’étrangers en situation irrégulière à expulser contre plus de 20 000 en 2005.

Par ailleurs, pendant la même séance, l’UMP refusait de supprimer l’article 4 de la loi sur les rapatriés de la guerre d’Algérie adoptée dans l’indifférence générale le 23 février dernier. Cet article, vivement dénoncé par le gouvernement algérien, comme pour davantage accentuer la «fracture coloniale » incite les programmes scolaires «à reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord ». Nous l’aurons compris, les hommes politiques de ce pays, incapables de faire face aux crises de perspectives économiques, sociales et identitaires que traversent la France, ont trouvé leur « bête noire » en l’étranger et plus précisément dans l’immigré d’origine africaine.

Le discours se veut adapté -« sauvageon », « polygame », « racaille », « nettoyage au kärcher », « état d’urgence », « expulsions », etc.- à une population « non normée » au « pays des droits de l’homme » ; la méthode devient résolument répressive : peines de prison, tolérance zéro, plainte contre les rappeurs jugés agressifs, expulsion, retour sur la double peine, lois anti–casseurs, etc.

 Le ministre de l’intérieur a décidé de tourner le dos à la détresse sociale de la « France d’en bas », notamment des enfants d’immigrés, car dit-il, « à force d’expliquer l’inexplicable, on finit par excuser l’inexcusable », et vis-à-vis du passé colonial, il faut en finir avec « la repentance permanente » surenchérit-il.

Or, tout ceci sonne comme un vieux refrain de l’histoire ; pourtant, on sait que lorsque la marche historique entame cette gamme nauséabonde, l’expérience révèle combien elle peut être périlleuse et destructrice d’humanité. D’après la loi du 3 avril, la déclaration de l’état d’urgence nécessite la condition de « péril imminent ». L’accalmie dans les émeutes, le fonctionnement normal des institutions font penser à Dominique ROUSSEAU que cet état d'urgence a été prononcé contre la constitution. Ces sinistres précédents historiques sont : « 1955 au moment de la guerre d’Algérie ; 1985, au moment des affrontements en Nouvelle–Calédonie » (Voir MOTIVE(E)S, N°54, décembre 2005).

 

-   3/  Du contexte historique : la formation de l’inconscient collectif

La liste des lois et autres règlements sur l’immigration des plus restrictifs est longue : lois DEBRE, PASQUA, CHEVENEMENT, nombreux décrets et circulaires. Mise en place depuis plus de trente ans par les gouvernements de gauche comme de droite cette liste démontre que dans l’idéologie et la pratique politique, il existe un resserrement des positions de plus en plus visible entre les partis dits républicains et le Front National.

Il est établi qu’il existe un terreau fertile aux idées les plus racistes et xénophobes tant au niveau des populations françaises peu ou mal instruites du fait colonial que des hommes politiques. L’actualité a également montré qu’une partie de l’intelligentsia française d’aujourd’hui, les « néo-réactionnaires », revendique l’idée du choc civilisationnel et en inspire la droite dure et l’opinion publique (voir Nouvel observateur, n°2143, 1-7 décembre). Par-là même un Le PEN ou un SARKOZY ne font que recevoir et prolonger à leur tour des idéologies aussi anciennes que celles de RENAN ou de GOBINEAU, théoriciens de l’inégalité des races. Le fait est apparu clairement pour la première fois à beaucoup de Français et à l’opinion internationale lorsque le candidat du Front National, Jean Marie LE PEN s’est retrouvé au second tour de l’élection présidentielle de 2002 face au candidat de droite CHIRAC.

Plus récemment, le sondage TNS-SOFRES, réalisé pour Le Monde et RTL le 15 décembre dernier, estime que 63,5% des français pensent qu’il y a trop d’étrangers en France et que 48% ne se sentent pas chez eux. Aussi ces derniers se sentiraient de moins en moins hostiles aux positions du Front National. Bien que ces sondages doivent en partie aux événements des banlieues, Le Monde souligne que « les Français s’habituent au Front National ». Seuls 39% d’entre eux jugent ses thèses inacceptables soit 5 points de moins qu’en 2004 et 9 de moins qu’en 1997.

À Montpellier, le président PS du conseil régional, GEORGES FRECHE, habitué aux longues tirades déshonorantes a rendu un hommage sans réserve à la colonisation, le 30 novembre dernier, en séance du conseil régional avec l’approbation de JEAN-CLAUDE  MARTINEZ, leader local du FN. Au PS on hésitait encore entre « réprobation feutrée et condamnation sans réserve ». Son secrétaire national François HOLLANDE quant à lui ne s’était pas encore prononcé officiellement (voir Midi Libre du samedi 13 décembre 2005). Face aux réticences de la municipalité et des universitaires, G. FRECHE a également décidé que l’agglomération de Montpellier reprendrait le projet de Musée de la présence française en Algérie.

En réalité, durant toute la période coloniale, des institutions fondatrices de l’idéologie, en l’occurrence l’école à travers les manuels scolaires, soutint «l’utilité », la «nécessité » et le «caractère bienfaisant de la colonisation pour la métropole comme pour ses colonies ». Manuela SEMIDEI, De l’Empire à la décolonisation, à travers les manuels scolaires français montre ainsi que de 1919 à l’indépendance ces manuels ont été les meilleurs défenseurs de l’idéologie coloniale. Même, après la décolonisation, les nouveaux manuels soutinrent sous une forme différente la croyance en la mission civilisatrice de la France. La génération des hommes politiques qui prennent le pouvoir à  la libération : Jacques SOUSTELLE, François MITTERRAND, Alain SAVARY, et plus récemment Jacques CHIRAC ont été forgé à cette école. Ils ont une haute idée de la mission civilisatrice de «cette France lointaine que les livres désignent jusqu’au fond de la brousse comme le printemps des libertés de l’homme » ; F. MITTERRAND, dans le cadre de l’Union française en appelle à son arbitrage dans les colonies «sans lequel les collectivités ethniques, religieuses et sociales continueront de se déchirer ».

Cette mentalité tirée des bas- fonds du drame historique qui s’est joué entre l’Europe et l’Afrique imprègne l’inconscient collectif européen. Le réquisitoire de A. CÉSAIRE est limpide : Il faudrait  d’abord étudier comment la colonisation travaille à «déciviliser» le colonisateur, à l’«abrutir» au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral (...) ; et sa condamnation de l’œuvre coloniale est sans appel : Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.

C’est encore avec beaucoup d’émotions que résonnent jusqu’à nous la révolte du poète martiniquais :

À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.

J’entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes

Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.

Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle des millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle des millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

 

EN CONCLUSION

 

Le système colonial, la présence française  outre-mer, ne doit pas être glorifié, car il a reposé sur l’injustice, l’exploitation, l’arbitraire et a largement contribué à développer le racisme.

L’ère de la colonisation est maintenant achevée, la domination, quant à elle, reste toujours aussi pesante. Face à la crise structurelle du système mondial tout indique que la situation est loin de s’apaiser. Dans ce contexte la question de notre comportement en tant qu’immigrés et surtout de notre capacité à nous organiser en tant que citoyens est clairement posée. La situation actuelle ne saurait souffrir d’atermoiements inutiles, d’angélisme ou d’immobilisme. La question ici posée n’est pas politique. Elle est humaine.

 

Mamadou SOW

Avril 2007

 

 

Mamadou SOW, Sénégalais, fait actuellement des études de droit, en licence 2, à l'Université Sophia Antipolis de Nice. Il projette être président du Sénégal et lutter contre la corruption, l'injustice et la misère en Afrique. Il a reçu un prix d' écriture.