Inestimable don du ciel, l’eau est
l’essence de la vie, le principe vital qui rend
possible la vie sur Terre. Et ce, à un point tel,
que si l’homme veut conquérir l’univers, émigrer
en d’autres lieux habitables dans la Voie lactée,
il devra y trouver de l’eau. Car aucun organisme
vivant ne peut se passer d’eau sous l’une ou
l’autre de ses formes. Les organismes vivants
sont composés d’eau puisqu’il y a de l’eau
à l’intérieur et à l’extérieur des
cellules. Privé d’eau pendant 10 jours, l’être
humain meurt.
C’est en cherchant les causes premières
ou les essences de tout ce qui est que Thalès de
Milet qu’on dit le père de la philosophie,
trouva que l’essence du monde matériel, c’est
l’eau. C’est donc en 624 av. J. C. qu’un être
humain déclara que l’eau est essentielle à la
vie. Bien sûr, tout le monde le savait déjà.
Mais ce que l’histoire a retenu c’est que c’était
la première fois que quelqu’un philosophait sur
l’eau. Chose curieuse, Thalès de Milet découvrit
que si l’eau est l’essence de
la vie matérielle, la pensée est
l’essence de la vie spirituelle. La pensée définit
l’être humain et rend possible la culture et
l’histoire.
Malraux
disait : « Le XXIe siècle sera
spirituel ou bien il ne sera pas ». Mais les
premières années du troisième millénaire sont
visiblement matérialistes. Les transnationales de
l’eau carburent au profit au détriment des plus
petits. Cette course
effrénée vers l’uniformisation, la conquête
et l’avoir au détriment de l’être, de la
liberté et de la différence est ce qu’on a
appelé le « choc des civilisations ». Ce choc
se répercute jusque dans les conceptions
fondamentales de la nature et de la culture.
Devenue la plus inestimable de nos
richesses naturelles, l’eau douce est aussi un
bien culturel dont la gestion responsable concerne
la co-évolution des formes vivantes et des
habitats, voire la survie de l’humanité. Comme
les rapports de l’homme avec la nature ont des
implications sociopolitiques et économiques, la
durabilité de notre environnement commence par
une écologie de l’esprit. Et comme les
scientifiques nous prédisent que le premier siècle
du troisième millénaire devra être définitivement
écologique, sans quoi, il n’y aura plus
d’humanité, il nous faut, en tant que citoyen,
repenser notre rapport à l’eau, repenser les
rapports que notre culture et notre économie
entretiennent avec la nature.
À travers l’histoire des cultures, trois
conceptions majeures de la nature s’affrontent.
D’une part, le tenant d’un libéralisme économique
à outrance considère la nature comme une
ressource, et la ressource comme une marchandise.
C’est pourquoi
il veut à tout prix la dominer,
l’exploiter, la transformer en autant de
produits possibles. L’exploiteur industriel qui
regarde une splendide chute d’eau, un banc de
poissons ou une forêt, pense combien il faudra dépenser
pour en faire un produit de consommation rentable.
Il ne regardera pas à la dépense s’il peut
s’enrichir à partir de ces ressources
naturelles, de ces richesses naturelles. Donc le
conquérant se sent séparé de la nature. C’est
ce qui explique son comportement avide. Mais, ne
faut-il pas faire émerger de l’économie un
nouvel humanisme qui donnera un sens à la vie.
Car c’est à cause d’eux, les conquistadors de
l’or bleu et de l’or vert, que l’espèce la
plus menacée sur Terre, c’est l’espèce
humaine.
D’autre part, le citoyen sensible a le
net sentiment qu’il fait partie de la nature,
que la Terre ne lui appartient pas, mais qu’il
appartient à la Terre. C’est pourquoi il
respecte la nature et s’efforce d’être en
harmonie avec tout ce qui vit sur Terre. C’est
le cœur palpitant qu’il s’approche d’une
fleur, d’un arbre, d’un oiseau. Lorsqu’il
arrive près de la chute, il se tait pour écouter
la plénitude de sa voix. Il se tait pour boire en
son âme la force vitale de sa beauté ineffable.
Le simple fait d’être en présence de cette
force de la nature le remplit de joie et de paix.
Jouir de la beauté de la nature contribue à la
santé physique, mentale et culturelle d’un
peuple. La dimension symbolique et esthétique de
l’eau devrait être considérée comme un
palliatif majeur au stress qui dévore les sociétés.
Qu’est-ce qui est le plus logique :
un citoyen qui ingère des tranquillisants pour gérer
son stress bien assis devant le petit écran et
regardant un film sur la nature sauvage, ou bien
un citoyen qui respire l’air pur en marchant
quelques kilomètres pour aller la contempler.
Faut-il attendre qu’il ne reste plus une seule
chute vierge, une seule forêt vierge au Québec,
pour comprendre enfin qu’elles n’ont pas de
prix? La sauvegarde d’une chute, d’une forêt,
ne vaut-elle pas le sacrifice de quelques emplois?
Ne faut-il pas économiser le futur de la nature?
Il n’est pas nécessaire d’être un artiste
pour jouir des beautés de la nature, en reconnaître
et en défendre la valeur. Il suffit d’être un
citoyen sensible à son environnement.
La durabilité de notre environnement
commence par une écologie de l’esprit.
N’oublions pas que les termes écologie
et économie
ont la même étymologie : le terme eikos
qui signifie habitat, maison. L’écologie,
c’est le discours et la science qui président
à la gouvernance de son habitat. Comme l’écologie
consiste dans l’intégration de plusieurs
sciences qui étudient les interactions des êtres
vivants et de leur environnement, protéger une
rivière, une forêt, un oiseau, un poisson, une
berge, c’est protéger un écosystème, c’est
protéger la vie. Et comme le disait le philosophe
Jacques Dufresne, porteur d’eau à EAU SECOURS!
et qui parle beaucoup d’écologie sur son site
l’Agora : L’éthique
est l’esthétique de l’âme, tandis que
l’esthétique est l’éthique de
l’environnement.
Il existe encore un troisième type de
rencontre avec la nature. C’est celle du parfait
romantique qui la considère comme une force extérieure,
une force sacrée qu’il faut vénérer, voire
adorer. Ce troisième type, prétextant que seul
est naturel ce qui n’est pas encore dénaturé
par l’homme, peut facilement tomber dans l’écoterrorisme
et vouloir faire sauter tous les méchants
profiteurs qui profanent la nature nourricière.
Ces trois différentes perceptions des
rapports entre la nature et la culture concernent
directement l’éthique sociale, la dignité
humaine et la démocratie. L’eau transcende les
affaires et la politique. L’enjeu du Sommet de
Johannesburg était de taille : «
Mettre le secteur privé au service de la
protection de l’environnement.»
(Louis-Gilles
Francoeur, L’actualité, sept. 2002).
Ce ne sont pas les
gouvernements qui auront le dernier mot, c’est
la nature. Il appartient aux citoyens de dire à
leurs élus ce qu’ils pensent de cet enjeu
vital. Selon l’éminent écologiste Pierre
Dansereau, l’un des porteurs d’eau à EAU
SECOURS, la Coalition québécoise pour une
gestion responsable de l’eau qui rejoint déjà
plus de 1.2 million de personnes: «
La privatisation va à l’encontre de la pensée
écologique laquelle exige connaissance,
planification et partage, les trois défis qu’il
assigne aux sociétés et gouvernements du troisième
millénaire».
Les
grands dossiers de l’eau concernent
directement chaque citoyenne et chaque citoyen et
leurs enjeux mettent en péril la démocratie.
Voici quelques thèmes majeurs qui doivent activer
notre vigilance : l’embouteillage,
l’exploitation commerciale et l’exportation en
vrac de l’eau; la privatisation du service de
l’eau; la tarification des infrastructures de
l’eau; l’installation de compteurs d’eau
dans les résidences privées, les institutions,
les commerces et les industries; la contamination
des eaux souterraines; la pollution
agroalimentaire, la pollution industrielle, la
pollution des herbiers marins, des lacs, des rivières,
du fleuve et des côtes; les programmes d’économie
d’eau; la qualité des eaux potables; la propriété
de l’eau et la marchandisation de l’eau; les
traités commerciaux internationaux traitant de
l’eau; l’eau et santé publique; le gaspillage
de l’eau.
Parlant de démocratie, n’est-il pas
outrageant de constater que sur cette planète, ce
sont les pays analphabètes, les pays les plus
pauvres, qui sont le plus souvent en manque
d’eau potable? Comme l’or bleu est appelé à
devenir la source de l’économie mondiale, les
tenants de la privatisation, dont l’alphabet
n’est fait que de chiffres, veulent en profiter
en faisant fi de la démocratie. Si l’eau est
l’alphabet de la vie matérielle, l’alphabétisation
est la source vive de la vie intellectuelle et
spirituelle.
Et comme on peut déjà le constater dans
les rapports internationaux entre plusieurs pays,
l’eau est un enjeu d’une telle importance
qu’elle peut être la source de guerres.
« L’eau ne devrait pas couler trop
longtemps sous les ponts avant de se retrouver au
cœur de conflits armés un peu partout sur la
planète, estime aujourd’hui l’ONU ».
L’appropriation de l’eau par des intérêts privés menace
la paix dans
le monde et fragilise le développement des pays
économiquement faibles. L’organisation mondiale
de la santé estime que « toutes les 8
secondes, un enfant meurt d’une maladie liée à
la pénurie d’eau potable et de services
sanitaires ».
Mais
à qui appartient l’eau ?
Sur
le plan philosophique, l’eau est un bien
collectif. Sur le plan politique, l’eau
appartient à la Couronne (aux terres gérées par
les gouvernements national, provincial et
municipal). Sur le plan pratique, c’est-à-dire
économique, l’eau appartient à ceux qui ont
les moyens de la produire et la considèrent comme
une marchandise : les grandes compagnies privées,
les transnationales qui veulent la privatiser.
C’est pourquoi la Coalition Eau Secours demande
aux gouvernements du Canada et du Québec,
qu’ils se retirent des traités commerciaux
(Article 11 de l’ALENA-ZLEA).
Car,
demander à qui appartient l’eau, c’est
demander aussi à qui appartiennent les étoiles,
le ciel, la
lumière, l’air et la terre. L’eau, l’air,
la terre ne nous appartiennent pas. Nous
appartenons à l’eau, à l’air, à la terre,
au Soleil, car sans ces éléments, aucune vie ne
peut exister. L’eau appartient à l’eau, à la
source, au ruisseau, à la rivière, au lac, au
fleuve, à la mer à l’océan et finalement, au
ciel. Si l’eau appartient à quelqu’un,
c’est à l’humanité toute entière. Mais elle
n’appartient pas seulement au règne humain. Les
règnes minéral, végétal et animal en sont
aussi d’essentiels héritiers sans qui le règne
humain ne pourrait subsister. La conquête de
l’eau est devenue l’enjeu le plus important de
la planète Terre.
En
conclusion, si nous voulons la paix sur Terre, il
faut donner à tous ses habitants sans exception,
de qualité potable en quantité suffisante.
Sinon, c’est toute une civilisation qui finira
par devenir un désert.