Les visages de la ville*

L’un des thèmes de la poésie préislamique concerne les Atlal qu’on peut traduire par ruines. Le poète y évoque les ruines d’une ville, d’un lieu, d’un habitat. Inutile de chercher à les situer, car ces lieux n’existent qu’en tant que métaphores. En fait, ce poète dont le seul véritable habitat ou lieu est le désert, ne fait allusion à l’espace que pour désigner le temps. Ce qu’il regrette ou déplore est le passage du temps, l’écoulement sans rémission et sans retour, de la vie. La ville imaginaire est en ruines parce que sa naissance qui coïncide avec celle du poète est derrière, révolue. Une ville est un espace, mais elle vit et est vécue aussi dans le temps.

 

J’ai eu l’occasion et la chance de visiter de nombreuses villes et je me rends compte aujourd’hui qu’elles s’inscrivent dans ma mémoire comme des moments parfois éphémères, des passages qui, souvent, se prolongent, s’impriment en lettres indélébiles. J’ai eu aussi l’occasion de visiter des ruines. Les premières furent celles de Babylone. Enfant, je les vivais comme curiosités mais ce n’est que bien plus tard que je me suis aperçu qu’elles se sont constituées en moi comme passé, comme mémoire historique, et quand, plus récemment, au Musée de Berlin, j’ai eu l’occasion de revoir la reconstitution du Temple d’Ishtar et surtout un vase avec des inscriptions hébraïques, j’ai eu la sensation de vivre l’histoire dans le moment présent et que ma naissance s’échappe dans le temps et ne m’appartient pas. Les ruines que j’ai visitées enfant font partie de mon histoire personnelle. Plus tard, visitant les ruines grecques et égyptiennes, j’ai eu le sentiment que je n’étais qu’un spectateur. Je m’instruisais. Je m’initiais à d’autres civilisations. J’aurais pu les adopter, passer ma vie à faire des recherches. J’aurais alors adopté une histoire autre. On peut vivre dans un ailleurs qui devient l’ici mais ce sont des choix et des cas particuliers. Guiza et Delphes existent pour moi en dehors, à l’extérieur. Je ne m’inscris dans leur temps que culturellement.

 

Comment une ville s’imprime-t-elle dans notre histoire personnelle, se transforme-t-elle en récit intérieur? Lors de mes visites de certaines villes, il m’arrivait de me sentir immédiatement chez moi, comme dans un pays de connaissance. D’autres villes, en dépit de leur séduction et de la fascination qu’elles exerçaient sur moi, demeuraient des spectacles et, parfois, des lieux de divertissement. Aussi, je me suis rendu compte que chaque ville s’inscrit en nous comme un paysage intérieur. L’espace s’efface alors dans le temps et se prolonge dans la mémoire. Si je n’éprouve pas le besoin de retourner à Bagdad, c’est que cette ville, qui a dessiné mon paysage intérieur, je la porte et la retrouve sous diverses facettes. L’ayant, par ailleurs, écrite, elle a acquis une existence extérieure qui demeure, par le récit, une intimité. Il importe donc pour chacun de nous de reconnaître, dans la première ville de naissance celle que nous avons choisie, refaite.

 

Ma ville de naissance s’étend au bord du fleuve. Aussi, la promenade au bord du Tigre est demeurée pour moi un moment privilégié. Ainsi, dès que j’arrive dans une ville, je cherche le bord de l’eau. Quand je retourne à Paris, je n’ai qu’une hâte : retrouver les quais, longer la Seine. Pendant des années, ma promenade préférée à Montréal fut de partir en voiture de Verdun jusqu’à Sainte-Anne de Bellevue en longeant le Saint-Laurent. Mais aujourd’hui, si je suis encore à l’heure de l’exploration, je ne suis plus à celle de la simple découverte. La conscience, les prises en charge ne viennent que plus tard, alors que le paysage extérieur s’intériorise ou demeure à jamais, un spectacle.

 

Certaines villes, parmi les plus riches en monuments et en histoire, demeurent pour nous des villes musées. On peut les aimer comme telles, les admirer et vouloir y retourner, mais nous y demeurons perpétuellement en visite. On a du plaisir à revoir les mêmes rues, à s’attabler aux mêmes cafés et restaurants. La ville demeure un paysage, ou mieux, un spectacle. Soudain, comme par fulgurance, ce qui remonte à la surface, vibre et fait vivre notre mémoire, ce sont des visages, des rencontres, des entretiens, des moments, peut-être plus rares mais certainement plus privilégiés d’amour ou d’amitié. Dans des lieux retrouvés, c’est de ces moments dont on a la nostalgie.

 

Je me suis posé la question. Pourquoi, dans certaines villes, me suis-je immédiatement senti chez moi? Qu’est-ce qui trace des lignes similaires dans des villes aussi lointaines les unes des autres que Bagdad, Montréal, Paris, Belgrade, Istanbul, Buenos Aires? J’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agit dans chacun des cas, de lieux de rencontres entre cultures, entre civilisations et surtout entre groupes humains. À Bagdad, je découvrais, dans la ville, diverses cités. Des quartiers qui abritaient des Musulmans chiites, des Musulmans sunnites, des Chrétiens chaldéens, des Juifs, des Kurdes, des Arméniens. Quand j’évoque cette ville dans des romans comme Adieu Babylone ou Farida, je décris naturellement les diverses communautés qui la composent. Dans mon roman La fiancée promise où je suis l’itinéraire d’un immigrant à son arrivée à Montréal, j’évoque aussi les diverses composantes humaines de cette ville : Les Canadiens français, les Canadiens anglais, les Italiens, les Juifs… Point de départ en point d’arrivée. Une humanité à visages divers, multiples. Une même humanité. J’ai trouvé cette même diversité à Istanbul, à Trieste et plus récemment à Belgrade.

 

Je reviens aux atlals, aux ruines. Ce qui persiste en nous et résiste au passage, ce sont les rencontres, d’abord historiques, puis culturelles et humaines. C’est là que nous découvrons qu’une ville n’est pas un décor ni même un simple registre. Les ruines c’est le passé, le temps initial, la naissance d’une mémoire. Or, ce passé ne peut vivre que dans un paysage du présent. Autrement les ruines demeurent des ruines et s’inscrivent dans une archéologie qui débouche sur la culture mais pas forcément sur la vie présente.

 

Si je ne parvenais pas à traduire la mémoire dans l’espace d’aujourd’hui, elle se perdrait dans un récit historique, nostalgique ou virtuel. Le passé d’une ville vit sous mon regard. Autrement, il m’échappe, m’accule à la neutralité, voire l’indifférence. Il suffit parfois d’une trace, d’un signe pour qu’une ville lointaine, devienne subitement proche. Je me trouvais à Cheng Du en Chine. Je m’étais dit, avant de débarquer dans ce pays, que j’y serais dans une totale étrangeté, que je ne disposais ni de l’énergie, ni du temps –même si j’en avais vaguement le désir- de le comprendre ou, du moins, de m’en approcher, de ne pas rester dans une totale extériorité. Dans la mosquée de la ville, construite selon une architecture chinoise parfaitement traditionnelle, j’ai pu lire sur les murs des sourates du coran. Je me suis tout de suite mis à les dire à haute voix, oublieux de mon entourage. Je me retrouvais finalement, l’espace de quelques phrases, en pays de connaissance, dans un monde familier. Subitement, la Chine ne me paraissait plus totalement lointaine, ou du moins, étrangère. Elle avait adopté, en une de ses dimensions, ma langue maternelle. Aussi, un pays peut nous devenir proche, l’espace d’un signe, d’un moment. Mais c’est qu’alors l’histoire rejoint le présent, et l’espace s’inscrit dans le temps. Elle tombe vite autrement dans le musée et le spectacle.

 

Dans les villes bâties sur la diversité comme Paris et Montréal, l’on constate deux approches, deux attitudes qui donnent leurs caractères aux rencontres. Paris est la ville de la fusion, de la prédominance d’une exigence. On demeure isolé ou l’on accepte la règle. On ne se constitue pas en groupe, en quartier. La ville prédomine dans une volonté d’unicité. Son caractère demeure le cosmopolitisme, mais c’est à l’intérieur du visage affiché de la ville. Tout autre est la démarche d’une ville comme Londres. Là, chacun possède son origine écossaise, irlandaise ou étrangère. Bien plus, chaque partie de la ville se manifeste par son accent. On se réunit en communauté, en groupe. La différence est la règle. La ville tire son caractère de l’agglomérat. La rencontre se fait d’un lieu à un autre, à l’intérieur de la cité. Alors qu’on peut bâtir dans Paris son lieu comme personne, comme membre d’une cité, même quand on est étranger et qu’on vit à part en raison du métier ou d’une origine linguistique, à Londres, on commence par être un étranger pour faire ensuite partie de l’ensemble.

 

Si, instinctivement et quasi inconsciemment, je choisis des villes de la diversité, c’est que je cherche à vivre l’espace dans le temps, la ville dans le présent. Ce qui donne à ces villes leurs richesses, ce ne sont pas les divers groupes culturels, linguistiques et religieux, mais la possibilité qui leur est donnée de se rencontrer. La richesse naît non de la domination, ni de l’amalgame ou de l’effacement, amis de la rencontre libre qui s’ouvre sur l’échange. C’est alors que l’espace se fond dans le temps et que celui-ci se vit au présent. Le passé d’une telle ville se transforme en dimension du présent et peut être vécu par un nouveau venu comme une des composantes de l’aujourd’hui. Je l’ai senti à Novi Sad.

 

Les villes de rencontre peuvent aussi être, dans certaines de leurs dimensions, des villes de spectacle et des villes de divertissement. D’abord pour l’ensemble de ses habitants et ensuite pour les visiteurs. Ce qui importe c’est l’ouverture à la rencontre et ensuite sa vitalité. Pour que celle-ci ait lieu, il est nécessaire de ne pas être de passage mais d’habiter la ville. C’est notre propre capacité à la rencontre qui est mise à l’épreuve. On peut se sentir totalement en exil dans des villes de rencontre quand on se refuse à reconnaître l’autre comme interlocuteur, comme partenaire dans un échange. On peut alors se sentir étranger et à l’étroit dans sa propre ville fut-elle une ville riche et ouverte.

 

Les villes se forgent en nous et si nous savons les accueillir et les apprivoiser, elles finissent à leur tour par nous habiter. C’est alors que l’accord prend naissance entre l’extérieur et la subjectivité, entre la ville et la personne. Cette harmonie débouche sur l’amour. De sorte qu’on aime une ville, comme je l’ai dit, non pas par ce qu’elle nous a offert, mais par ce qu’elle nous a permis de donner, de laisser de nous-mêmes. Les visages de la ville deviennent des présences humaines et ses édifices des lieux de l’amour et de l’amitié ou tout simplement de l’échange.

 

Les villes de rencontres s’ouvrent aussi et prêtent le flanc à la confrontation. L’échange se transforme en volonté de domination et donne naissance à l’acrimonie, aux ressentiments, aux refus et aux colères. La volonté d’échange et d’harmonie persiste cependant. L’histoire fait alors irruption. On interprète le passé selon les besoins d’aujourd’hui. Le temps n’apparaît plus comme un déroulement, un mouvement, mais plutôt comme point d’arrêt érigé en dogme afin d’affirmer une volonté, de mettre en branle une épreuve de force, d’exprimer une revendication de changement. C’est alors que des belligérants assoiffés de pouvoir entrent en jeu. Face à eux, une réaction peut surgir. Des hommes et des femmes qui font confiance et croient en la vertu du dialogue font alors entendre leurs voix. La ville se construit alors à partir des forces qui s’affrontent. Chacun des camps revendique sa vision de l’avenir et celui-ci devient non une promesse mais une virtualité à l’image de celui qui l’emporte.

 

Heureusement que le monde est vaste et que le spectacle des villes est permanent. Personne n’a ni le désir ni la capacité de vivre simultanément dans plusieurs villes. Nous sommes, par la force des choses et par notre volonté aussi, des spectateurs. Là, tout dépend de la qualité de notre regard. Le tourisme actuel ouvre la voie à la gourmandise. Nous pouvons nous rassasier tranquillement des beautés qui nous sont offertes, en prenant notre temps et nous pouvons aussi nous précipiter, traverser à la hâte villes et pays, sans nous laisser pénétrer par le spectacle des beautés, nous empiffrant d’images passagères qui disparaissent assez vite dans la confusion et l’oubli.

 

En plus d’être des lieux de rencontres, les villes sont aussi des spectacles. Là aussi, cela dépend de nous si nous voulons les vivre comme des reflets de passage ou des images qui s’impriment en nous et persistent comme des visions de beauté, fussent-elle rapides. Tout est possible dans la visite d’une ville. Le regard rapide et quasi indifférent se pose sur le paysage découvert, élu, choisi pour la contemplation. On peut savourer un spectacle comme on savoure un repas. L’espace est limité qui s’inscrit dans un temps circonscrit. Il nous est loisible d’être aussi spectateurs dans notre propre ville. On peut faire des rencontres, mais on s’illusionne si on croit les avoir eues en se contentant de parler à des commerçants et à des gens de service qui ne quittent pas leurs rôles. Aussi, le tourisme rapide, à la carte, peut donner l’illusion de nous faire connaître des villes alors que nous n’en percevons que la virtualité, réduite à des reflets passagers, éphémères. Mais cela dépend de nous, de notre curiosité, de notre intérêt et de la qualité de notre regard.

 

Les villes peuvent aussi être des lieux de divertissement, de toutes sortes et de toutes qualités. On peut venir à Montréal pour aller au Casino comme on peut le faire pour assister à une pièce de théâtre, à un festival de danse. Ce sont des circonstances spécifiques, des attentes et des demandes précises. Il importe de ne pas confondre la ville avec le cadre d’un divertissement. Car la ville ne quitte pas alors son espace et ne débouche ni sur son passé ni sur sa vie présente. Elle n’est alors qu’un décor, un passage.

 

Les visages de la ville émergent d’un constant va-et-vient entre son espace et son temps. Il s’agit pour nous de ne pas la réduire à un musée, à un espace fixe. Il s’agit de notre capacité, de notre désir de la vivre comme présence actuelle.

 

Naïm KATTAN

*Allocution prononcée lors de la remise du doctorat honoris causa de l'Université de NOVI SAD, en Serbie.