Rouge
assoiffée
Claudine
Bertrand

TYPO
2011
400 pages
Disponible Librairie du Québec 30 rue
Gay-Lussac 75005 Paris
Rouge assoiffée rassemble la totalité des recueils publiés par
Claudine Bertrand de 1983 à 2009, mais
pas celle des poèmes, puisqu’un choix a
été fait par Louise Dupré* dans chacun
des 15 recueils. Si entre 1983 et 1997 ne
paraissent que 6 recueils, le rythme
s’accélère à partir de 1999
puisqu’un recueil paraît presque chaque
année.
Claudine Bertrand est une voix essentielle
de l’expression française au Québec,
à placer aux côtés de Nicole Brossard,
son « aînée » de 5 ans seulement mais
qui publia 16 ans auparavant ; de ses «
contemporaines » Louise Dupré (auteure
et préfacière subtile de
l’anthologie), Denise Desautels et
Yolande Villemaire ; de ses « cadettes »
Hélène Dorion, Élise Turcotte ou Diane
Régimbald.
Pour Claudine Bertrand, le
poème est le lieu de la mise à nu de
l’histoire personnelle (douloureuse et
prégnante jusqu’à hanter presque toute
l’œuvre) liée au kaléidoscope de l’Histoire
– les chamboulements de la société québécoise
des années 1960-1970, la quête d’une
identité féministe -, d’abord par des
« procédés » stylistiques propres à
l’époque (et que d’aucuns tentent de
nous faire accroire qu’ils sont inventés
d’hier) : le journal fragmenté, comme
peut l’avoir été la vie ; le découpage
scénaristique (Claudine Bertrand a obtenu
une « certification de scénarisation cinématographique
») ; la courte prose sans ponctuation
dans une suite d’ « arcanes » revisités,
cherchant dans l’ésotérisme une
tentative de réponse à l’indicible.
Faisant fi (ou presque) de tout jeu d’écriture,
la poète s’affirme vraiment en tant que
telle à mon sens dès 1991 dans le
terrible recueil La dernière femme,
suite de courtes proses qui disent plus crûment
la violence du père, l’absence de la mère
et la difficulté à se construire,
glissant du elle au je :
Je lui écrit le journal de l’inaccessible(…)
Ce je de trop longtemps indescriptible entre la mort du père et
l’odieux de la mère les pages
manquantes l’histoire qui la lie au vide
l’insaisissable vérité (…)
pour tenter de se libérer
du poids d’un non-dit pourtant déjà présent
dans les premiers textes :
j’irai où tu n’existes pas.
Le besoin d’amour que
fait naître cette histoire, ce besoin
d’un amour absolu, est ouvertement
exprimé dans le recueil suivant : Une
main contre le délire, paru 4 ans
plus tard, aux vers resserrés pour dire
une urgence :
La voilà repartie
à la recherche
de l’amour
sans condition
et…
Elle retrouve
sa voix
En bribes
D’hyperboles
La prose courte, mais
ponctuée, comme apaisée, revient en 1997
dans L’Amoureuse intérieure mais
disparaît dans la suite La Montagne
sacrée :
À quelles blessures de l’univers
La montagne ouvre-t-elle ?
La douleur est encore là,
impossible à cicatriser (n’ai-je
pas fait fausse route ?), mais le
besoin d’aimer est immense (ma vie
prend chair / en un poème symphonique).
L’amour encore, au cœur des recueils
suivants (Tomber du jour et Le Cœur
en tête), et plus encore, la poète
dit le corps qu’elle taisait
jusqu’alors :
Ta langue creuse un nid sur ma lèvre
(Le Corps en tête)
Il y a des seins dans le toucher, des cœurs dans la pulpe
(ibd.)
Parallèlement, et comme
inséparablement, la question de l’amour
rejoint celle du poème et de son
existence :
J’ai le palais imbibé de lapsus
À la question Où est
l’amour (p. 204), font écho les
questions Où est le poème ?
(p.210) et
Qu’est-ce qu’un poème ? Une phrase qu’on étouffe…
Langue et langue sont
indissociables.
Mais rien n’y fait :
Tout craque. (…). C’est ma maison qui s’écroule. Ou peut-être
mes os dans mon corps.
Et L’amour se
souvient que rien ne dure.
Le jardin des vertiges (2002) semble une parenthèse. Malgré l’inquiétude
Pourquoi t’éclipser
quand j’entre dans la chambre
que cherches-tu à nier
ton sexe de femme
abandonnant la ville /
à certaines rumeurs, la poète
cherche une harmonie à créer avec la
nature et végétaux et minéraux sont
convoqués pour tenter l’approche du
corps à réaliser.
En vain :
Je vois la tête
d’un mort
quand je dis père
Nouvelles épiphanies (2003) confirme, qui s’ouvre sur un lapidaire
Jour de deuil
Les cieux se sont refermés
Sur la chair de notre chair
Le vers se resserre et dit
la difficulté à trouver sa place, et
donc ses mots :
Complice de l’ombre
et du mystère
un corps en réclusion
penché sur la nuit
son travail à la bougie
implore tes mots
et à nouveau
la maison s’écroule
Chute de voyelles (2004) est bruit (grondement, rugissement, chaos,
martèlement, tempête, guerre parcourent
ces poèmes ramassés sur eux-mêmes), et
mort mais
L’échine ne peut rien
Sinon résister
Et la résistance
s’installe dans les œuvres suivantes,
pour un recommencement.
Dans Pierres sauvages
(2005), le minéral est érigé comme modèle
à suivre
Certaines pierres
renaissent
et repoussent la douleur
Plane l’ombre de
Guillevic pour la « formule », ainsi :
un muret de pierres
apprend à se tenir debout
ou
ce que pense le monde
la pierre le sait
mais se tait
Paradoxalement, c’est de
la référence au pesant de la pierre que
naît l’envie irrépressible
d’ailleurs. Voyage ou fuite ?
Voyageur debout
C’est vers loin
Que tu marches
La prose courte revient
pour ouvrir Ailleurs en soi (2006).
Le je dominant des premiers textes disparaît
peu à peu au profit, quand le vers
redevient bref, d’un nous et
d’un on auxquels la poète se mêle.
Mais l’ailleurs, même en soi, reste
difficile à saisir
S’achève la nuit
sur un deuil
que l’on tait
Mais l’ailleurs
n’est-il pas réalisé dans le bref mais
habité Passion Afrique, paru aux
éditions ficelle – V. Rougier en 2009 ?
Une terre d’accueil, enfin foulée du
pied et acceptée comme sienne par le
corps de l’autre :
La passion Afrique
tu me l’as révélée
avec ton corps dansant
Le deuil qui ne hante pas Passion
Afrique est au cœur même de Autour
de l’obscur (2007) que Louise Dupré
nous dit avoir été écrit après la mort
de l’amie poète Louise Blouin.
Ces deux derniers textes
marquent une rupture dans le processus que
s’est imposé Claudine Bertrand. Ils
l’éloignent de sa propre douleur pour
aborder d’autres rives. Mais ils
s’inscrivent aussi dans une logique, qui
est la marque d’une œuvre au sens le
plus fort du terme. Une œuvre à découvrir
au plus vite.
Jacques
Fournier
* Louise Dupré dont il
faut lire le touchant dernier ouvrage : Plus
haut que les flammes, éd. du Noroît.