Bondir, rebondir

Poétique de l’essai chez M. v. S.

 

Michel van Schendel n’a jamais écrit d’essais, mais des rebonds, qu’il qualifiait de critiques, des sauts et des sursauts plus ou moins risqués, selon une méthode, un methodos, un chemin, jonché d’ornières et de cahots provoquant d’innombrables rebondissements. M. v. S. aura donc écrit des œuvres de pensée non seulement pour « penser », dans le libre exercice du jugement et de la connaissance, envisagés du point de vue de leur totale gratuité, mais pour bondir et rebondir, au sens étymologique du terme, du latin populaire bombire qui veut dire « résonner » : il partage avec chacun ce qui le fait bondir, littéralement, l’étonne ou bien l’indigne, le met hors de lui dans une colère ou un enthousiasme irrésistibles, ce qui résonne en lui comme l’effet d’une bombe, justement, et le fait du même coup rebondir ou reprendre vie dans un nouvel élan.

 

« Prendre un nouveau développement après un arrêt, une pause », voilà l’un des sens du verbe rebondir selon Le Robert : la pensée, chez M. v. S., est ce développement nouveau, comme un élan ou comme un saut, après la pause provoquée par ce qui nous arrête. Un obstacle est devant nous, un mur, un précipice, un gouffre, qui nécessite un temps d’arrêt, où la pensée se recroqueville, non pas pour se replier, se retrancher en elle, dans son abri, mais pour mieux bondir et rebondir, se tassant et se blottissant, se rétractant et se ramassant pour sauter plus haut, plus loin, selon une traction incompressible, qui la déploie dans toute son extension, dans toute sa force et sa puissance. Voilà le motus, le motif ou la motivation de cette pensée : ce qui la met en branle, c’est ce qui l’ébranle, se met sur son chemin comme un obstacle qui l’arrête, d’abord, la met à l’affût ou aux aguets, la contracte dans tous ses nerfs et tous ses tendons — car la pensée est un muscle chez M. v. S. comme chez Artaud —, puis la lance comme une bombe de sens neufs et d’idées fortes dans un tel bond ou un tel rebond qu’elle dépasse ou fait sauter l’obstacle sur lequel elle avait initialement buté.

 

L’esprit « critique », chez lui, on pourrait dire l’esprit « crisique »,  en fait, ce n’est pas tant le jugement à froid, dans la distance et le désengagement incarné par une certaine pratique des sciences, que le bondissement et le rebondissement de la pensée sur le chemin qu’elle emprunte ou fraye, où elle perd pied le plus souvent, se cogne et se frappe à toutes sortes d’embûches, sur ce terrain miné de notre histoire et de notre monde, de nos discours aussi bien, où l’on s’engage à fond, sans possibilité de retour, de repli ou de retrait sinon pour rebondir ou mieux sauter dans un élan qui nous mène au-delà, dans un franchissement de la crise qui nous fait tressauter ou tressaillir, certes, mais nous donne en même temps un nouvel impetus, une nouvelle énergie, la force de rebondir devant toute situation critique.

 

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J’ai appris à penser dans et avec l’œuvre critique de Michel van Schendel. Je me souviens entre autres d’une lecture toute en rebonds et d’une interprétation pleine de rebondissements qu’il avait faites d’un célèbre poème de Paul-Marie Lapointe, « ICBM (International Balistic Missile) ». C’était à l’occasion d’un colloque des « sociétés savantes », au début des années 1970, où étaient présents, notamment, Hubert Aquin et André Belleau, dont on sentait l’écoute tendue dans la parole elle aussi tendue de M. v. S. La forme dialogique de sa réflexion, qui sait faire résonner en elle non seulement la pensée du texte étudié mais celle, aussi, qu’elle appelle et anticipe à la fois, de ses nombreux interlocuteurs, m’a toujours semblé, depuis cette date en particulier, la forme la plus juste que pouvait prendre la parole critique, qui doit faire rebondir l’une sur l’autre les différentes voix dont dépendent l’écriture et la lecture, la production et la réception de tout texte et de tout discours. J’ai appris cela de van Schendel : on n’est pas seul à penser, même en soi, on est légion, dans l’adversité comme dans la solidarité. Il ne faut jamais taire cette socialité parfois conflictuelle ou dissensuelle de la parole et de la pensée, qu’on doit au contraire faire entendre et résonner à haute et intelligible voix dans sa propre voix, même dans ses torsions et ses distorsions les plus dissonantes.

 

L’autre chose qu’on apprend vite en lisant ou en écoutant Michel van Schendel, c’est la double exigence d’une participation de la pensée à la chose publique, à la vie commune, populaire, politique, à laquelle nous enjoint notre existence de sujets historiques, redevables face au temps et face aux autres, et d’une inscription de cette même pensée dans une langue qui a sa densité propre, une langue commune, certes, mais singulière dans son ton, son style, son rythme, une langue proprement poïétique, créative, productive, effective. C’est dans l’étroite conjonction de cette double exigence, politique et poétique, que la pensée de M. v. S. s’est dessinée depuis les débuts, traçant la voie qui pourrait mener à une réarticulation à la fois sociale et discursive de l’individuel et du collectif, de l’originalité irréductible de la voix de chacun et de la solidarité indéfectible des voix de tous et de toutes. La parole critique est chorale, orchestrale : elle fait entendre l’extrême diversité des tessitures de la pensée, selon une partition où les arguments se déploient en contrepoints, dans une orchestration colorée d’idées et de propositions dont le contenu et la portée sont inséparables des enjeux politiques qu’ils soulèvent comme du jeu poétique qui les porte et qui les emporte. C’est la leçon que l’on retient : toute pensée est incarnée, dans un monde, essentiellement politique, et dans une langue, essentiellement poétique.

 

C’est la raison pour laquelle la pensée de Michel van Schendel confine tantôt au pamphlet, à la diatribe, à la satire ou au libelle, où se manifeste sa « colère triste » sinon enjouée, tantôt au poème, au conte, à la fable, voire à l’autofiction, où s’exprime ce qu’il appelle son « temps éventuel », celui où tout pourrait être autrement, même si cela a déjà été. L’œil allumé. Contes de la colère triste a paru à juste titre dans une collection d’essais, que j’ai le plaisir d’animer, même s’il s’agit, pour les deux tiers du livre, d’une suite de récits, et Un temps éventuel. Histoire d’un homme et de plusieurs a reçu le prix Spirale de l’essai de même que le Prix de l’essai de l’Académie des lettres du Québec, même s’il s’agit d’une sorte d’autobiographie intellectuelle plus ou moins fictionnalisée. C’est que la pensée critique de M. v. S., qu’elle prenne un tour polémique, comme dans le premier livre, ou un tour plus introspectif, comme dans le second, prend chair non seulement dans l’Histoire comme telle, où s’incarne chacune de nos idées, avec son poids de réalité, sa charge signifiante, ses effets de sens, mais aussi dans des histoires au sens propre, celles d’un homme et de plusieurs, des récits de vie qui sont aussi des récits de mots, de phrases, de rythmes et de figures où l’on entend une voix unique et devine un vrai visage, avec le regard singulier qu’il jette sur chaque chose.

 

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Mais M. v. S. est aussi un penseur qui sait affronter la théorie… sans jamais, toutefois, l’abstraire des enjeux pratiques et du contexte social où elle s’ancre. Entre la sociocritique, la sémiotique (peircéenne, surtout), la rhétorique (des tropes et de l’argumentation), l’analyse du discours et des idéologies et ce qu’on appelle, plus globalement, la théorie littéraire, sa pensée s’est déployée dans tous les champs des sciences humaines avec une aisance et une puissance remarquables, associant érudition, rigueur, originalité dans une parole et une écriture d’une justesse qui m’a toujours paru exemplaire, loin du ton souvent faux de nos pensums universitaires. Il y a un savant qui parle dans les Rebonds critiques, de même que dans les nombreux articles qu’il a fait paraître dans Liberté, Brèches, Sédiments, Voix et images, Dialectiques ou Littérature, aussi bien que dans Yale French Studies ou University of Toronto Quaterly, mais ce savant n’ignore pas les limites de tout savoir, le bord extérieur de toute science, qui touche à la fois à l’illimitation du monde et à l’infinité du sens, qu’il nous fait sentir ou éprouver par la qualité de sa voix, la densité de sa langue, l’extrême perspicacité de son style qui voit et va plus loin que les notions et les concepts qu’il met en forme et auxquels il donne sa force.

 

Michel van Schendel m’a fait l’honneur et l’amitié de me confier, de même qu’à Nicole Maury et à Catherine Mavrikakis — auxquelles s’associera aussi Jean-Marc Piotte —, le soin de publier ou de rééditer les textes inédits ou devenus introuvables qu’il nous a laissés. Parmi ceux-ci, de nombreux essais, dispersés en revues ou dans des collectifs aujourd’hui épuisés, sinon jamais publiés et destinés, pour certains, à être recueillis un jour dans ses Rebonds critiques, dont il prévoyait plusieurs tomes dès leur conception au début des années 90, plusieurs essais, donc, que nous espérons pouvoir publier dans les délais les plus brefs, pour que la pensée et la voix de M. v. S. continuent de résonner non seulement en nous, dans nos souvenirs encore vifs, mais dans ces porte-voix et ces porte-pensée que sont les livres, les livres qu’il aimait tant et qu’il a nous a laissés en très grand nombre depuis près de 50 ans, depuis cette date du mois de février 1958 où il publiait son premier essai dans La poésie et nous, presque en même temps que son premier livre de poésie, Poèmes de l’Amérique étrangère, en une sorte d’écho l’un de l’autre, de résonance, de réverbération ou de rebond de l’un dans l’autre, qu’on ne cessera plus d’entendre vibrer de livre en livre, jusque dans ceux qui attendent encore de voir le jour. On ne se console pas de la perte d’une voix amie, d’une pensée proche, mais les livres qu’elles nous lèguent contiennent à jamais l’image réverbérante, l’écho rebondissant dans lesquels elles continuent de vivre en nous. Lisons ces livres, écoutons-les : ils nous parlent de ce qui ne finit pas… thème secret de tout essai, motif de tout poème, figure caché du récit de toute une vie… Ils allument notre œil, ils nous font vivre ce temps éventuel où passé, présent et avenir sont confondus, réconciliés, par-delà toute disparition, dans les sauts et les sursauts ou les bonds et les rebonds que la parole ne cesse de faire sentir dans ce pouls du monde qu’elle prend en le pensant comme si elle lui donnait le jour.

Pierre OUELLET

 

 

Voir aussi : 

Hommage à Michel van Schendel - Paul CHAMBERLAND