Errement

 

 

            Tu te trompes.

 

            Ce n’est pas tant d’une nouvelle pensée, dont nous avons besoin, que de mettre le doigt sur les savoirs terrestres qui depuis toujours attendent qu’une féconde hybridation en conjugue les pouvoirs éclairants.

 

            Il faut s’efforcer de développer un regard panoptique. Nous n’avons pas la force d’adopter semblable point de vue. Nous n’avons pas l’audace de nous inoculer toutes les maladies afin de développer les anticorps.

 

            Tu veux faire de la poésie ce laboratoire ?

 

            Oui. Et l’entraîner dans les zones les plus confuses, les plus infernales ? Dangereuses pour elle aussi bien que pour toi ?

 

            Et ce faisant, tu ne crains pas d’assassiner tes amis ?

 

            Ceux qui sont dignes de ce nom m’ont précédé sur cette voie par leurs sentiers depuis longtemps. Ce ne sont pas des craintifs.

 

            Ce qui nous paralyse tant aujourd’hui : la peur. La peur d’être jugé. L’on ne cesse d’instruire des procès en notre temps, souvent sous les plus frauduleux prétextes.

 

            Que nous guide l’audace de Giordano Bruno.


 

 

 

François Villon

   

 

            « Comme fait le mauvais enfant », Villon infecte le langage. Il lui inocule un salubre venin. Du sang irrigue les veines du poème. De la colère, de la détresse, de la méchanceté.

 

            « Pauvre de sens et de raison » : et creusant ce juste désarroi, cette nudité toujours davantage.

 

            Le réel le plus bas, inouï, ici, pour la première fois, prend parole.

 

            J’honore la voix mêlée de terre, de vin, de cendre et de parjures que n’efface aucune loi, aucun décret.

 

            De sa tombe inconnue où il dort mal rasé, Villon poignarde les fonctionnaires de l’esprit et du verbe. Une dague ruisselante scintille devant nos yeux, qu’on ne peut ignorer.  


 

 

 

Hommage à Félicien Rops

 

 

La Belgique ? C’est une putain un peu grasse, charmante pourtant. A demi nue, tout en bijoux et en voiles gris et noirs, elle avance fardée, les yeux bandés. Aveugle aux anges qui l’escortent, elle se laisse guider par une truie altière avec laquelle elle piétine les arts. Ainsi tient-elle en laisse son érotique destin.  

 

 

 

Monte-Cristo

 

 

            Dantès devenant Monte-Cristo est un Christ noir.

 

            Âgé de trente-trois ans, fils spirituel d’un père ne pouvant engendrer, il apporte non la paix mais le glaive. Par delà le bien et le mal, il administre sa vengeance et ressuscite mêmement.

 

            Mais que salubres sont les coups de balai !

 

            Dans un monde vide et en proie à l’ambition et à l’argent, il ne compte pas pour régner.

 

            Sa royauté est intérieure et sombre. Ayant connu l’abîme, il est maître d’insoupçonnées profondeurs.

 

            Monte-Cristo, avant Nietzsche, est un appel à ce que l’homme, méprisable, soit dépassé.  


 

 

 

Jean de La Fontaine

 

 

            La Fontaine, fidèle, salue ; il parle de loin, ou bien se tait. On croit le tenir, mais sans cesse, il échappe.

 

            Le sommeil est une arme terrible ; la paresse, une insurrection ; le plaisir, une subversion. La joie, le sourire menacent.

 

            La poésie est un contremonde dont Jupiter n’est pas le souverain. L’irradiation de la lumière douce est puissance supérieure à la violence de l’éclair. Celui qui lit sans relâche s’appelle l’ignorant ; celui qui a lu, croit savoir.

 

            Le danger est d’accepter. L’obstination n’est pas qu’un vice. Garder ses distances est un art.

 

            La Fontaine est un nageur de combat redoutable.  


 

 

 

Gorgias

 

 

            Platon ment, comme à l’accoutumée. Il simplifie, abusivement. La marionnette qu’il nomme Gorgias est d’autant plus pathétique qu’il redoute l’homme réel. L’homme réel, la vie terrifient Platon. Platon ne se sent heureux que sous le dais magnifique d’un assemblage de mots exsangues.

 

            Gorgias, lui, assène que la vie et les mots sont sphères distinctes, univers imperméables. On peut parler, certes, mais on ne communique pas. Jamais. Le langage construit une pensée farouche, indépendante, meurtrière, à chacun spécifique. Couteau majeur, il n’a pas pouvoir d’altérer la substance du monde. Considérables, ses effets portent à un autre niveau. Le langage est un jeu souverain, contestataire, dévastateur. Il rend athée. Aucune baudruche ne lui résiste.

 

            Gorgias est un ennemi éminemment précieux. L’appauvrir, c’est se rendre le plus mauvais service.

 

            La poésie est le rêve que Gorgias se trompe.  


 

 

 

Loxias

 

 

            Oblique, Apollon civilise un couteau à la main. Python sait de quoi je parle.

 

            Sa cruauté fonde. Il a le génie des éclats noirs. Le martyre de Marsyas est une fête écarlate. Delphes a des relents d’abattoir.

 

            Loxias ne jette pas de perles aux pourceaux. Codant son langage, son oracle signifie, précise Héraclite.

 

            Apollon est une guerre en marche. Un haut seigneur du sang qui fait frémir les dieux eux-mêmes. Sa lumière est sauvage et sa lyre meurtrière.  


 

 

 

Jack Hawksmoor

 

 

            Les dieux et les mythes n’ont pas disparu. Ils ont muté. Les amateurs de planches colorées et de bulles le savent bien.

 

            Je tiens The Authority pour la tentative d’offrir à notre temps sans boussole des archétypes porteurs. Je n’ai pas dit des modèles à suivre.

 

            Au sein de ce panthéon débraguetté nouveau, Jack Hawksmoor le modifié est l’une de mes divinités tutélaires.

 

            Il est la Ville. Il sent et souffre et voit comme elle. Il lui parle et elle lui répond. Loin de sa pollution et de sa sordidité, il meurt. La relation qui les unit est non moins ambiguë que puissante. Il a été transformé malgré lui, mais il a su convertir son malheur en destin. Il n’aime pas la Ville. Il en a besoin. C’est différent.

 

            Luttant néanmoins avec elle contre ce qui la torture et l’avilit en permanence, il agit en stratège désespéré.  


 

 

 

Forge

 

 

            La littérature est une cache d’armes.

 

            La page peut s’avérer arène.

 

            Je trempe ma lame une première fois dans l’Histoire, dans l’Art et dans la Poésie.

 

            Je la trempe ensuite dans le feu froid de ce qui vient, dans le fourneau mutant d’où jaillira l’être appelé à nous succéder. La Métaphysique et la Science peuvent s’avérer d’âpres colères. Et le Réalisme le plus efficace des aciers.

 

            Je la trempe enfin dans mon sang. Qu’elle s’abreuve abondante à mes plaies et témoigne en faveur de la Révolte contre Soi qui prélude à tout combat véritable.

 

            Ayant fourbi mon glaive, je songe aussi à un fourreau ouvragé. Et au mur où je crains de ne pouvoir jamais l’accrocher.  


 

 

 

La gloire

 

 

            Est acclamé aujourd’hui ce qui se comprend sans effort.

 

            La foudre blesse.

 

            On montre un poisson rouge ; on dit : c’est un tigre. Et le public d’applaudir, heureux d’être un peu inquiet tout de même.  


 

 

 

Le goût du camp

 

 

            Nous ne nous dirigeons point vers le soleil, mais vers la mort.

 

            Mais combien sommes-nous à traîner le pas avec élégance au moins ? A nous jeter dans un remblai sans être repris ? Qui ose défier le regard ludique des gardiens ?

 

            Nous consentons à l’innommable. Et l’on voudrait nous empêcher de lire Sade !

 

            J’approche de tout feu qui dit non à l’imposture et aux bureaucraties de la pensée avec reconnaissance. Je ne prétends pas être le feu, fantoche, écoute bien ; mais je porte mes mains vers ses flammes fraternelles, oui. En as-tu déjà seulement osé la pensée ?

 

            Dans les égouts, les pissotières, les vomitoriums, l’audace et la force ! Plus personne ne sait. Les anciennes alliances : rompues. La grande guérilla a commencé.

 

            Tout est organisé désormais pour nous donner le goût du camp.

 

            (Vivaldi virevolte heureusement autour de moi libérant ses papillons bigarrés et sa lumière d’aquarelle dans la plus abjecte des nuits.)

 

            Dites-moi, ministres, songez-vous encore à l’Homme ?

 

            La sainteté de Hölderlin – oui, Jean-Paul Michel ! –, en savez-vous quelque chose ?

 

            L’hésitation, aujourd’hui : cette chaîne, ou telle autre ?

 

            Voit-on que, proprement, l’on nous enchaîne ?

 

            Dans l’infiniment gris du ciel belge ennuagé, nul rai salvateur. Ça flotte de temps en temps, et l’on s’étonne que les enthousiasmes soient douchés !

 

            Ici, on dompte à la dure, c’est-à-dire à la molle. En laissant pourrir, puis en constatant avec l’imbécillité du regret : « Trop tard ! comme c’est dommage ! c’était un si bon projet, une si belle idée ! »

 

            Aux fourneaux : les plus mauvais cuisiniers, les plus infâmes gargotiers.

 

            Où vivons-nous ?

 

            Que nous demande-t-on, que nous ne cessons d’accepter ?

 

            Je maintiens cependant, ferme au tréfonds de l’abîme, qu’une ville est possible, que les jardins ne sont pas seulement des mirages, et qu’un sourire aux lèvres passantes demeure un enjeu.

 

            Une civilisation nous succédera-t-elle ? Telle est la seule interrogation qui vaille.

 

            J’en connais la réponse.  


 

 

 

La fête

 

 

            Nous publions le récit de vos exploits. Nous sommes demandeurs de sentiments bons. Faites la fête à l’humanitarisme. Chantez bien toutes et tous en chœur et avec cœur que voisines, voisins nous le sommes toutes et tous dans la formidable farandole de la bien-pensance omniprésente omnipotente. Que soient lancés les ballons et les messages d’espoir sous les acclamations !

 

            J’allume la radio : merci, crétin, de m’asséner le point positif du jour. Je l’éteins : merci, Dieu, qui n’es pas, de m’avoir épargné de cet érotomane soucieux de se livrer au plus profond des massages avec moi.

 

            Je rallume la radio : les humoristes sont là ! Gare aux avalanches : car de leur propre aveu ils sont à mourir de rire. Et accrochez-vous bien car, pour planer dans l’air du temps, ils vont s’insurger sec, ils ne l’enverront pas dire que c’est eux les vrais rebelles du jour. Amoureux de l’insolence confite, soyez heureux, ça va balancer sec. Comme en 40, on n’hésitera pas, à dénoncer. Je me calme : je cloue le bec aux appointés de la révolte au petit pied en espérant cette fois que Dieu, qui n’est pas, m’enverra une saloperie dont je ne me sortirai pas.

 

            Enivrez-vous de connerie et de prétention ! C’est de bon cœur et en abondance qu’elles vous sont offertes. Plus moyen d’y échapper ! Et dilatez bien vos pores : mieux encore sa vaseline pénétrera. Nous sommes pénétrés en permanence. Contre notre gré. Comment nomme-t-on cela, déjà ? Ah ! oui : le viol ! Mais c’est réservé. Un peu de pudeur, voyons. Chercher un autre vocable. Car les vocables eux aussi ont été privatisés, désormais éduqués à ne parler que bien-pensant.

 

            Les syndicats approuvent. L’on applaudit çà et là. On défile, fier de soi. Fier de sa communauté, de son hobby, de la couleur de ses slips ! Tous les cocos contents : le psittacisme gangrène. Genet dégueule bien dans un coin mais il fait à peine tache. Si j’ose dire. Du reste, on l’a déjà sosifié et un autre lui-même répond aux journalistes l’exact catéchisme qu’ils attendaient de lui. Les sportifs s’expriment, les mannequins gouvernent dans un français approximatif. Et l’on envoie des SMS payants : « c’est lui que je veux voir continuer à être humilié dans le loft, il est trop con ! » Et l’on applaudit au cynisme, à l’inculture et à la vulgarité. Les trophées se remettent. On commémore à toute allure, mais Van Gogh continue de crever de la misère des millions que valent aujourd’hui ses toiles ; mais la jambe de Rimbaud, qui est notre monde, continue de puer atrocement la mort ; mais Lautréamont, qui est notre conscience, pourrit plus que jamais dans la fosse commune.

 

            Rien à dire : c’était une belle fête, se salue-t-on sous le corps pendu de Nerval, en embrassant les chancrelles de Baudelaire.

 

 

Christophe VAN ROSSOM