L’ère Palmiéri
Le regard a ses ères, comme la géologie. Sauf qu’en géologie, les ères n’ont pas de regard, ne sont pas le produit d’un regard. Le géologue n’est pas vu par le Crétacé, le Carbonifère, le Mésozoïque, le Dévonien, le Miocène, pas plus qu’il ne les voit. Le propre des déformations du corps terrestre, phénomène capital s’il en est, c’est de produire dans le noir. Les choses importantes se passent dans le noir, c’est bien connu. La science découpe le Grand Aveuglement en périodes, en ères. Le Savoir y trouve son compte, non l’émotion, non l’instinct. L’œil du géologue se pétrifie à vouloir explorer le temps tellurique.
J’aime cette idée qu’existe une ère du regard. Elle me vint en découvrant les photographies de Christine
Palmiéri. Je n’irai pas jusqu’à parler d’un palmérien
supérieur ou d’un Néo-Palmérien, ce serait en trahir les poussées imprévisibles et spasmodiques, les fixer dans l’espace.
On pourrait penser que je fais de l’humour, alors que je songe seulement à mettre ce que je ressens au plus intime en accord avec ma langue en liberté. Car le regard de l’artiste est lui-même une leçon de liberté là où il se meut, c’est-à-dire au fin fond de ces strates de l’être qui semblent sans cesse nous prier de payer en vertiges le prix de leurs révélations. Christine « ose » sa
vision qui devient inclassable. Quand elle s’étale comme immémoriale, elle surgit comme inaugurale. Elle surprend la vie
à ses commencements, lesquels, de naissance, sont irrationnels. Chez elle, le Monstre prend tout naturellement sa place dans la généalogie titubante de nos premières pulsions. Dans l’ordre du vivant, et comme pendant aux déformations tectoniques du sous-sol, les déformations psychomorphologiques de l’homme, ses rythmes initiaux, au mental et au charnel, toute la « préhistoire » de ses métamorphoses et soulèvements, culmine tout à coup dans une conscience moderne de nos origines. Nous nous sentons alertés par cette « santé » du Monstre d’avant nos hygiènes raisonnables. Nous avons envie d’en associer les houleuses difformités à ce que l’on pourrait appeler « une perception rafraîchie, revirginisée », de la réalité, toute la réalité, la nôtre, celle du monde.
Son regard sur ce qui est, Christine le vit, et en vibre, à ses yeux retroussés, invaginés, retroussant, invaginant tout ce qu’ils touchent. Il en résulte une œuvre toute retournée, et
retournante, à l’envers de nos petits accomodements avec l’invisible.
Cette œuvre m’est familière, je devais tôt ou tard la rencontrer, puisque ce que j’écris je l’écris avec des mots me mettant eux-mêmes sens dessus dessous, et tout cela sans prendre de gants, seraient-ils
invaginables, avec l’ordre des choses. Cette femme et moi, nous nous entendons sans doute « à merveille », sans nous le dire, sur la question de l’Anormalité. Les hérésies identitaires nous démangent, je crois bien. Nous en avons fait, chacun de son côté, par l’image et par le verbe, une passion éclairante, intraveineuse, une chevauchée organique mais parfois feutrée, jusqu’à ces confins de soi ou Soi objecte aux harmonies désirées. Il ne s’agit pas de refuser l’harmonie, il s’agit, au moment où elle nous tente, qu’elle se souvienne qu’entre elle et le tissu convulsif où nous situons la beauté, il y a consanguinité. Au fond, quand on y songe, ce qu’il y a de plus vrai, de plus authentique en nous, dans notre corps, il se peut que ce soient les noces incestueuses de l’anormalité et du « parangon » qui nous instruisent avec le plus de finesse. Au besoin, en cas de noces impossibles, rendues impraticables par notre excès de raison, notre amour de la vérité répudiera le parangon. C’est dire si nous n’en avons jamais fini avec notre recherche d’une intégrité autre que la convenue, que l’artificiellement construite. Ce que je vois et dont je me pénètre, dans le geste palmérienne : une anormalité s’interrompant d’être cette différence de trop que l’on nous assure qu’elle est. De différence maligne et maudite, de trop, que des siècles de rectification de nos courbures, torsions et autres signes obliques de notre exubérance vitale essayèrent de nous persuader qu’elle était, cette anormalité nous revient, soudain, comme nécessaire. Tout a été fait, par l’esprit de géométrie, pour nous « aplomber » à coup de prothèses à je ne sais quel idéal d’équilibre intrinsèque, consubstantiel au divorce de l’homme d’avec son animalité. On a voulu nous tromper sur le sens à donner à nos débordements d’être, on nous les représentait à la verticale, bien droits sur leurs jambes, débarrasés à jamais du rythme renversant des instincts. On nous a considérablement menti sur ce sujet, comme sur tant d’autres.
L’Étrange est un acteur de nos débordements, donc de notre accession à la plus grande conscience de « devenir ce que nous sommes ». Nous avons une dette envers notre étrangeté. Nous en acquitter, par les tournures que nous imprimons à nos arts, à nos philosophies, à nos désirs mêmes, ce n’est que justice puisque cette étrangeté, de toute éternité, est au départ des rythmes constitutifs de notre nature. Et cela peut tout changer dans une vie, de penser son étrangeté, de l’éprouver dans sa chair. Cela peut tout changer, à commencer par le regard que nous braquons sur cette vie. Seulement voilà. Nous sommes souvent trop « lourds », trop « gras du dogme et de l’intellect » pour tirer de notre étrangeté des effets de lévitation. Alors nous la laissons à sa déshérence. Nous nous vautrons dans l’illusion esthétisante, cette logique des
dépossédés.
Christine Palmiéri fait danser son étrangeté. Elle en saisit, à la matrice l’obscur mouvement, le peint, l’épouse, tout en le libérant.
Voluptueuse, elle en caresse le galbe, serait-il fuyant. Elle le palpe, serait-il insondable. Elle s’en repaît, tantôt gravement, tantôt
rieusement, selon l’étreinte ou selon le doigté. La belle énigmatique que son étrangeté… On dirait tout un talent de joindre le Minotaure à l’agréable. Si c’est un monstre, j’en ferai très vite mon ami, mon interlocuteur privilégié. Cela se comprend, il me parle dans une langue dont je connais au moins les
rudiments pour être celle de mes entrailles lorsqu’elles s’expriment par sons mythologiques. Christine n’a pas besoin de nous démontrer ce qu’elle nous montre. Sa grâce sensorielle s’en charge, elle a la violence de sa féerie. Rien de bas, de dégoulinant, dans cet univers. Le vice, oui, mais comme en majesté, juste la couronne de travers… Dans l’ère que son œil ouvre, il n’y a pas qu’une volonté de regarder la transgression en face, il y a aussi toute une palette de saveurs inusitées, un rare mélange de bon goût et d’impavidité, de quoi me séduire, durablement. Je me frotte les yeux. Non, je n’ai pas rêvé, c’est bien tout cela qu’il m’importait d’écrire,
bien que cela ne soit pas assez.
Marcel MOREAU