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L.
E. Vollick dépeint un univers très cohérent dans son désespoir.
Magpie
Smith, la narratrice, perçoit la vie comme «une merde
totale» où «tout n’est que mensonge» (p. 138). Comment
pourrait-elle faire autrement quand son père l’a abandonnée,
ainsi que sa mère et ses deux frères, alors qu’elle n’avait que quatre ou
cinq ans et que sa mère, réduite à faire des ménages pour
faire vivre sa famille, est devenue «une vraie loque» (p. 33)
à 40 ans? À l’adolescence, Magpie se lie d’amitié avec
des jeunes issus de familles aussi dysfonctionnelles que la
sienne, des ados dont les parents sont totalement incompétents:
la mère de Spanky est partie sans laisser d’adresse, celle de
Derek se prostitue, le père de PK l’a mis à la porte à 13
ans, celui de Zach le bat régulièrement et celui de Spanky
refuse de le reprendre et même de lui parler quand celui-ci a
pourtant un urgent besoin d’aide. Ces ados sont plus vrais que
nature avec leurs surnoms, leur esprit de clan, leur recours aux
drogues et à l’alcool, leurs questions existentielles, leur
inquiétude face à l’avenir et leur refus d’«une vie censément
normale. Se trouver un emploi, faire des bébés, vieillir» (p.
138). Certains personnages restent en tête longtemps après
qu’on a fermé le livre: Peek, le «bollé» qui disserte sur
tout et qui lit La nausée, Jessie qui dort dans son
placard pour se sécuriser ou Spanky qui trompe sa solitude en hébergeant,
dans la manche de son manteau, une souris trouvée dans le métro.
Ils sont vrais dans leur grandeur et leur générosité, tout
autant que dans leur lâcheté et leur égocentrisme. C’est
d’ailleurs pourquoi Magpie, qui croit avoir créé des liens
indissolubles avec eux et en reçoit souvent protection et réconfort,
connaîtra aussi de douloureuses désillusions.
Un univers sombre
Tout
est sombre dans ce roman auquel L. E. Vollick confère une
dimension plus sombre encore en le situant dans un monde menacé
d’extinction, celui des années quatre-vingt. Vous
souvenez-vous de Samantha Smith, cette Américaine de onze ans
qui avait écrit au président russe pour lui demander s’il
comptait déclarer la guerre aux États-Unis? C’était en
novembre 1982, pendant la guerre froide. En juillet 1983, elle
s’était rendue
en U.R.S.S., à l’invitation de celui-ci, et son voyage avait
été grandement médiatisé. Dans le roman, Samantha devient
l’idole et l’alter ego de Jessie et de Magpie qui craignent
plus que tout une guerre nucléaire. De Jessie parce qu’elle a
écrit la lettre que celle-ci rêvait d’écrire depuis
longtemps. De Magpie parce qu’elle a le même patronyme
qu’elle – Smith – le même âge, les mêmes yeux bleus et
les mêmes cheveux bruns. Quand Samantha Smith meurt dans un
accident d’avion, en 1985, Magpie a l’impression de mourir
avec elle. Ce crash d’avion représente pour elle la fin de
l’espoir en un monde meilleur. Rien d’étonnant, dès lors,
à ce qu’elle s’achète, quelques années plus tard, un
t-shirt sur lequel la photo d’un champignon atomique apparaît
sous la légende: « A pour Apocalypse» (p. 186). Désespérant,
vous dis-je. Mais très réussi dans l’expression de ce désespoir.
Josée
Bonneville
Lindsay
Erin Vollick, Les originaux, (traduit de l’anglais
par Pierre DesRuisseaux), Montréal, Les Éditions Triptyque,
2005, 242 pages.
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