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Article paru dans le numéro 129, printemps 2008, de la revue Lettres québécoises (page 14).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand l’amour est interdit

Neffeli a grandi dans un quartier juif hassidique où elle n’a jamais pu parler à un Juif.  Adulte, l’un d’eux devient son amant.

 

Un improbable couple

Dans la salle d’attente de l’hôpital juif, Neffeli Lykourgos, une chrétienne née d’un père grec, fait la rencontre de Yéhouda Leibovitz, un Juif hassidique. Elle s’est fait avorter le matin même et s’inquiète de douleurs au ventre. Son fiancé, Haïthem, est en Syrie, au chevet de son père malade. Tel que le prescrit sa religion, Yéhouda porte la barbe, des vêtements blancs et noirs et un grand chapeau; des papillotes encadrent son visage. Quatre ans après la fin d’un mariage qu’on lui avait imposé, il est toujours célibataire au grand désespoir de ses parents qui voudraient qu’il soit comme tous les jeunes gens de son âge: marié et père de quelques enfants. Mais Yéhouda n’est pas tout à fait comme les autres. Bien que religieux, il est perçu comme un rebelle par son entourage. N’enfreint-il pas une loi lorsqu’il entre chez Neffeli et plus encore lorsqu’il devient son amant et la fréquente assidûment? Neffeli et Yéhouda forment un improbable couple, lui «le pieux», comme elle l’appelle, et elle, la goy, l’impure, fiancée à un autre, un Arabe de surcroît. Quand quelqu’un les dénonce, après les avoir vus se promener ensemble dans le ghetto hassidique, la mère de Yéhouda pleure jour et nuit. Se sentant coupable de transgresser les lois millénaires, Yéhouda quitte alors Neffeli, puis revient vers elle, inaugurant ainsi une série d’allers-retours motivés tour à tour par son désir d’elle et par son sentiment de culpabilité. Neffeli, qui souffre de ces rejets, le désire d’autant plus qu’il la repousse. Mais que veut-elle vraiment, elle qui reconnaît que si elle arrivait un jour à l’épouser, elle «perdrai[t] tout intérêt pour lui» (p. 113)? 

L’amour empêché

L’amour empêché, dans le roman, est multiple. Il n’est pas que celui des deux protagonistes. Il est aussi celui du père retourné en Grèce, celui du fiancé parti à Damas et que Neffeli a l’intention de quitter, et surtout celui du bébé qui ne naîtra jamais. Yéhouda, en effet, semble occuper la place laissée vacante par l’enfant avorté. Neffeli, qui est la narratrice du récit, le désigne par les mots de «garçon juif», et parfois même de «gamin». Ce n’est pas un homme qu’elle voit en lui, mais un enfant, lui qui ne connaît pas grand-chose de la vie en dehors du quartier hassidique, lui qu’elle guide, en dehors de ce ghetto, comme elle aurait guidé son enfant dans la vie, en dehors de son ventre. Yéhouda incarne aussi à ses yeux la solidarité et la fraternité qui lui font défaut, car les Juifs hassidiques sont surtout, pour elle, des gens «possédant des liens» (p. 140). Les regarder marcher ensemble, sur la rue, la réconforte.

Somme toute, ce sont tous ces sens entremêlés qui confèrent sa richesse au roman, un roman peu banal écrit dans une langue qui ne l’est pas non plus.

 

Josée Bonneville

Tassia Trifiatis, Judas, Montréal, Leméac, 2007, 144 p., 17,95$.

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