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Article paru dans le numéro 122, été 2006, de la revue Lettres québécoises (pages 17-18).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la parole au silence

Dans un village mexicain, un monde parfaitement ordonné se dérègle peu à peu.

Un monde étrange et inquiétant

Dès l’incipit, Françoise Roy réussit à piquer la curiosité du lecteur en évoquant un asile et «des événements» qui semblent inquiétants. Ces événements seront racontés à partir du chapitre suivant et l’asile n’apparaîtra qu’à la page 67, ce qui maintient un suspense pendant plusieurs chapitres. Elle suscite également chez le lecteur un sentiment d’étrangeté qui tient au fait que Celso, le jeune homme au centre du roman, appartient à une famille atypique dans laquelle les hommes meurent très jeunes et les femmes restent célibataires sans que personne puisse expliquer pourquoi. Celso n’a  pas connu ses parents. Il vit avec les onze sœurs de son père dans une maison où règnent une propreté et un ordre impeccables grâce aux efforts soutenus de l’aînée des soeurs, Ana María Concepción de Jesús, celle qui joue le rôle de mère auprès de lui. Lorsque les événements surviennent, sans raison apparente, ils ajoutent l’inquiétude à l’étrangeté, et ce, d’autant plus qu’Ana a « la certitude que le malheur [fait] le guet, caché dans un arbre» (p. 30): un lierre s’insinue dans la salle à manger, des phalènes, puis des souris envahissent la maison, les aliments deviennent trop salés, le laitier dépose quotidiennement une bouteille de lait de trop à la porte, les horloges se déglinguent, les ampoules éclatent, etc. Puis, un matin, le malheur redouté survient: Celso devient muet –ou plutôt mutique, ainsi que le qualifiera plus tard le directeur de l’asile – ce qui désespère ses tantes et surtout Ana qui, après de vaines tentatives pour lui faire retrouver la parole, se résout finalement à le placer à l’asile. 

Une folie bien sage

Jusque-là, le récit se déroule sans failles. Malheureusement, le crescendo qui a mené à cet internement s’arrête brusquement avec lui. L’évolution du personnage d’Ana, par ailleurs très attachant, ne suffira pas à maintenir, par la suite, ni le rythme du récit ni l’intérêt du lecteur. Le roman se met à piétiner autour de questionnements sur les rapports humains, la vérité, la liberté et évidemment, la parole. La romancière, qui semblait avoir mis la table pour quelque roman fantastique (la quatrième de couverture évoque plutôt le réalisme magique des écrivains du Sud), tombe dans des considérations sur la folie et le fou (et non sur la psychose et le psychotique) qui, quelque cent ans après Freud, apparaissent bien romantiques. Ce cher Freud, d’ailleurs, se serait sans doute penché avec un grand intérêt sur ce «cas» d’enfant élevé sans père dans un monde peuplé de femmes contrôlantes qui vivent comme si l’autre sexe n’existait pas. Mais la romancière, qui ne se soucie pas de réalisme, a fait le choix d’ignorer les découvertes de la psychanalyse, et l’on ne peut certes pas lui en tenir rigueur. Elle aurait cependant pu utiliser la folie de Celso comme tremplin pour faire rebondir son roman qui, paradoxalement, m’apparaît trop sage dans la deuxième partie. L’écriture de Françoise Roy, souvent magnifique, rachète, par ailleurs, en partie, cette faiblesse du roman.

Josée Bonneville

Françoise Roy, Si tu traversais le seuil, Québec, L’instant même, 2005, 144 p., 17,95$.

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