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Dans
un village mexicain, un monde parfaitement ordonné se dérègle
peu à peu.
Un monde étrange et inquiétant
Dès l’incipit, Françoise Roy réussit à piquer la curiosité du
lecteur en évoquant un asile et «des événements» qui
semblent inquiétants. Ces événements seront racontés à
partir du chapitre suivant et l’asile n’apparaîtra qu’à
la page 67, ce qui maintient un suspense pendant plusieurs
chapitres. Elle suscite également chez le lecteur un sentiment
d’étrangeté qui tient au fait que Celso, le jeune homme au
centre du roman, appartient à une famille atypique dans
laquelle les hommes meurent très jeunes et les femmes restent célibataires
sans que personne puisse expliquer pourquoi. Celso n’a pas connu ses parents. Il vit avec les onze sœurs de son père
dans une maison où règnent une propreté et un ordre
impeccables grâce aux efforts soutenus de l’aînée des
soeurs, Ana María Concepción de Jesús, celle qui joue le rôle
de mère auprès de lui. Lorsque les événements surviennent,
sans raison apparente, ils ajoutent l’inquiétude à l’étrangeté,
et ce, d’autant plus qu’Ana a « la certitude que le malheur
[fait] le guet, caché dans un arbre» (p. 30): un lierre
s’insinue dans la salle à manger, des phalènes, puis des
souris envahissent la maison, les aliments deviennent trop salés,
le laitier dépose quotidiennement une bouteille de lait de trop
à la porte, les horloges se déglinguent, les ampoules éclatent,
etc. Puis, un matin, le malheur redouté survient: Celso devient
muet –ou plutôt mutique, ainsi que le qualifiera plus tard le
directeur de l’asile – ce qui désespère ses tantes et
surtout Ana qui, après de vaines tentatives pour lui faire
retrouver la parole, se résout finalement à le placer à
l’asile.
Une folie bien sage
Jusque-là, le récit se déroule sans failles. Malheureusement, le
crescendo qui a mené à cet internement s’arrête brusquement
avec lui. L’évolution du personnage d’Ana, par ailleurs très
attachant, ne suffira pas à maintenir, par la suite, ni le
rythme du récit ni l’intérêt du lecteur. Le roman se met à
piétiner autour de questionnements sur les rapports humains, la
vérité, la liberté et évidemment, la parole. La romancière,
qui semblait avoir mis la table pour quelque roman fantastique
(la quatrième de couverture évoque plutôt le réalisme
magique des écrivains du Sud), tombe dans des considérations
sur la folie et le fou (et non sur la psychose et le
psychotique) qui, quelque cent ans après Freud, apparaissent
bien romantiques. Ce cher Freud, d’ailleurs, se serait sans
doute penché avec un grand intérêt sur ce «cas» d’enfant
élevé sans père dans un monde peuplé de femmes contrôlantes
qui vivent comme si l’autre sexe n’existait pas. Mais la
romancière, qui ne se soucie pas de réalisme, a fait le choix
d’ignorer les découvertes de la psychanalyse, et l’on ne
peut certes pas lui en tenir rigueur. Elle aurait cependant pu
utiliser la folie de Celso comme tremplin pour faire rebondir
son roman qui, paradoxalement, m’apparaît trop sage dans la
deuxième partie. L’écriture de Françoise Roy, souvent
magnifique, rachète, par ailleurs, en partie, cette faiblesse
du roman.
Josée
Bonneville
 
Françoise Roy, Si tu traversais le seuil, Québec,
L’instant même, 2005, 144 p., 17,95$.
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