|
Fausses
nouvelles, bonnes nouvelles
|
Un
joyeux roman éclaté, tragique et postmoderne qui nous est présenté
sous forme de nouvelles, allez savoir pourquoi.
La
forme du livre m'a rappelé vaguement Le dompteur d'ours d'Yves
Thériault. Chaque nouvelle est largement autosuffisante et son
pouvoir d'évocation se trouve démultiplié au contact des
autres nouvelles qui lui répondent. Les deux premières et les
deux dernières histoires du livre ne sauraient être lues à
une autre position que celle que leur a assignée l'écrivaine.
Pourtant, c'est présenté comme des nouvelles. Pourquoi pas.
Un
roman grandiose!
Ça
se passe à Roses-sur-Mer, « un endroit qui aime voir les
gens mourir » (p. 137). Tout semble avoir commencé en
juillet 1846. Elle s'appelait Rose et attendait, près de la
mer, dans la robe qu'elle projetait de porter lors de son
mariage avec son amoureux François, « parti en bateau
depuis deux mois » (p. 15) et qui devait être revenu
depuis déjà trois semaines. Depuis ces trois semaines, tout
chez la belle « s'assèche et meurt » (p. 15). Quand
son frère vient la voir au bord de l'eau et la touche, elle
« se défait immédiatement en cendres très fines [...]
parfumées » (p. 16), puis les vagues viennent lécher le
rivage avec intensité et laissent derrière elles, une semaine
plus tard, un rosier qui chante avec la voix de la belle. Ainsi
est née la malédiction de Roses-sur-Mer, un village où la
mort se substitue élégamment à la vie.
Le
mal-être
Tous
les personnages sont habités par un mal-être aussi grand
qu'est magnifique le lyrisme agonisant qu'emprunte l'auteure
pour nous livrer ces récits. C'est beau! C'est La héronnière
avec du réalisme magique; et c'est écrit avec la même
finesse que celle de, disons, Louise Dupré ou Michèle Péloquin.
Le récit ne sacrifie rien à la recherche stylistique. Elle
fait dans la « tragédie rendue de façon si poétique »
(p. 126), où l'écrivaine injecte à son lecteur un fatalisme
ironique vaguement narquois.
Tout,
dans ce livre, est tragédie. Tragédies de bourgeois, préciseront
les cyniques. C'est que toutes ces histoires sont axées sur les
problèmes existentiels, sur ce spleen qui est généralement
l'apanage de ceux qui n'ont plus à s'occuper de leur survie.
L’écrivaine
fait aussi dans la mise en abyme avec ce livre qui revient de
nouvelle en nouvelle : Il est venu avec des anémones. Et
tout cela n’est pas innocent. C'est que tout tourbillonne
lentement, dans ce livre, tout revient sans cesse. D'ailleurs,
sitôt le livre terminé, une grande envie de le relire
sur-le-champ m'a saisi afin de m'assurer d'avoir bien distingué
tous les personnages, toutes les images, toutes les odeurs qui
reviennent sans cesse, comme des leitmotivs. Et puis je ne sais
pas ce que j'ai avec l'Alzheimer, mais c’est encore une
nouvelle traitant de cette maladie qui m'a le plus touché; elle
s'appelle « Ma mémoire d'elle ».
Peu
importe dans quelle petite case littéraire entrent ces
histoires, l'important pour vous est de savoir que ce livre est
à mettre entre toutes les mains.
Sébastien
Lavoie

Lyne
Richard, Il est venu avec des anémones, Montréal, Québec
Amérique,
coll.
"Littérature d'Amérique", 2009, 181 p., 19,95 $.
|