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Article paru dans le numéro 128, hiver 2007, de la revue Lettres québécoises (page 14).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment survivre à une enfance terrifiante?

 Lyne Richard nous fait vivre un voyage troublant au pays de la folie.

Zab connaît la pire des enfances: un père violent, une mère déprimée au cœur sec, une institutrice qui se sert de la religion pour persécuter ses élèves, bref, la misère affective autant que matérielle. Heureusement qu’il y a son grand frère, seul capable de tendresse et de complicité, mais lorsqu’il fuit cet enfer, plus personne ne peut consoler Zab, qui n’a alors que douze ans. Quand sa mère meurt, trois ans plus tard, Zab cesse de parler pendant un an. Le silence est son refuge. Tout comme les dessins qu’elle fait sur tous les bouts de papier et de carton qu’elle trouve. Adulte, elle sera peintre. Et elle se battra sans relâche contre les démons, tenaces, de cette enfance vécue dans la terreur. Rien n’y fera. Ni l’amour dévoué et inconditionnel de son mari qui lui pardonne tout dans l’espoir de la sauver, ni la naissance de leur fille en qui elle ne perçoit que «la part sombre» (p. 60) d’elle-même, ni les multiples liaisons dans lesquelles elle cherche «des peurs de plus en plus grandes afin d’abolir celles de [son] enfance» (p. 70), ni même le seul homme en qui elle se reconnaîtra comme dans un frère et qu’elle aimera à la folie et… dans la folie.

  

La folie comme si vous y étiez

Le récit est raconté à la première personne par une Zab (un diminutif d’Élizabeth) qui avance dans sa vie comme une funambule sur une lame de rasoir. Une Zab qui ne connaît que la démesure, celle de la violence, de la passion et du désespoir. Le lecteur est donc constamment plongé dans l’horreur avec elle, et le grand mérite du roman, c’est de lui faire connaître, de l’intérieur, les abîmes vertigineux de sa folie ainsi que toutes ses implications: son enlisement dans des patterns insensés et douloureux, son angoisse incessante, son incapacité à entrer en relation avec les autres, son inaptitude au bonheur et à la vie. À part le bruit des oranges, qui «ont des voix de paradis, de soleil, d’îles perdues dans la mer chaude» (p. 104), à peu près rien ne vient atténuer son désespoir. Dans la mesure où, trop accaparée par sa douleur, elle ne peut reconnaître aux autres ni une vie ni une voix propres, aucun discours ne permet au lecteur de se distancier de sa folie, ce qui rend le récit, par moments, presque insoutenable. Les quelques paroles sensées du récit, prononcées par des amis de Zab, tombent à plat; ils font ricaner Zab qui n’y voit, non sans raison d’ailleurs, que des clichés et des phrases creuses. Personne ne peut la rejoindre, et l’impuissance des autres à l’aider fait davantage ressortir la force de son désespoir et la profondeur de sa folie.

 

Seule l’écriture permet une distanciation. La narratrice, en effet, s’exprime dans une langue très lyrique. La douleur est ainsi magnifiée, portée par une poésie qui la transcende, et le lecteur est partagé entre l’horreur du récit et la beauté de la langue qui le fait vivre.

 

Josée Bonneville

Lyne Richard, Le bruit des oranges, Montréal, Québec Amérique, coll. «Littérature d’Amérique», 2007, 168 p., 19,95$.

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