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Article paru dans le numéro 122, été 2006, de la revue Lettres québécoises (page 17).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’amour et d’exil

Voilà un magnifique roman, bien construit, bien écrit et  très vivant.

L’histoire de La Ville aux escargots n’est pas racontée de façon linéaire, mais est «découpée en morceaux» (p. 78), qui sont parfaitement agencés. Lucie, la narratrice, fait alterner le récit de son séjour à Barcelone et celui de sa marche d’un mois sur la route de Compostelle, et ses  récits sont parfois entrecoupés d’un dialogue en italique avec un lecteur anonyme qui lui parle comme si elle était une vieille connaissance, lui pose des questions et s’insurge contre sa manière de mener le récit.

Des tableaux vivants

Les «morceaux» du roman sont autant de tableaux non pas figés, mais rendus extrêmement vivants par l’attention de la narratrice aux sensations. Avec elle, le lecteur voit les immeubles délabrés et les bijoux de l’Art déco de Barcelone, il sent les effluves de poisson et d’ail grillé, il entend les téléviseurs des voisins dans les cours intérieures, les voix aiguës des Gitanes qui demandent l’aumône dans le métro ainsi que tous les bruits de la ville qui culminent parfois, le soir, dans ces casseroladas au cours desquels le peuple frappe sur des casseroles en guise de protestation. Sur la route de Compostelle, il entend le bourdonnement des grillons, voit l’air vibrer sous la chaleur étouffante et ressent la fraîcheur des monastères où s’arrêtent les pèlerins épuisés. Et partout, il entend la langue espagnole, omniprésente dans les dialogues, Peu importe s’il ne comprend pas les répliques qui ne sont pas toujours traduites. Elles lui  permettent de ressentir le dépaysement de Lucie et de se heurter à la même difficulté de communiquer qu’elle. L’essentiel n’est-il pas qu’il entende le son de l’Espagne? Le roman devient alors musique. On peut d’ailleurs en dire la même chose que Lucie, du morceau de violoncelle qu’elle écoute dans un concert. Il suffit de remplacer le mot notes par mots: «Au fil des notes se tissaient des paysages, des amours, des exils, la trame d’une vie inventée par moi […]» (p. 115).

Des personnages en exil

Dans ces tableaux, des personnages attachants vivent leur présent et racontent des bribes de leur passé. Outre Lucie, amoureuse d’Esteban trop vite parti pour l’Autriche, et qui a une liaison avec Manuel, le ténébreux Espagnol dont la mère lui fera vivre son plus douloureux choc culturel, le lecteur fait la connaissance de la belle Elena qui a fui l’Argentine et qui ne s’intéresse qu’aux étrangers parce que les Argentins sont «désillusionnés, déprimés, défaits» (p. 144), de Maria, l’infirmière qui ne se remet pas d’une histoire d’amour impossible vécue à Panama, de Wafa, qui a fui le Maroc pour pouvoir vivre avec l’homme qu’elle aime, de Tomeu, l’étudiant en philosophie à l’identité sexuelle incertaine et d’Alex, le violoncelliste dont la « blonde » est partie étudier en Angleterre. On le voit, l’amour est intimement lié aux voyages et à l’exil. D’ailleurs, affirme Lucie, «L’amour, c’est comme un exil» (p. 161). Les personnages sont en quête d’un pays, d’une identité, de l’amour. Ils cherchent et on sait qu’ils ne trouveront pas. Tout réside dans cette quête. Pour notre plus grand bonheur!

Josée Bonneville

Laurence Prud’homme, La Ville aux escargots, Montréal, éd. Québec Amérique, coll. «Littérature d’Amérique», 2005, 264 p., 22,95$.

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