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Article paru dans le numéro 140, hiver 2010, de la revue Lettres québécoises (page 33).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Noires Antilles et sombre monde

Les premières fictions de la Montréalaise d'adoption Émeline Pierre se lisent avec effroi comme le catalogue des exactions ordinaires que subissent les Caribéens

La première nouvelle, Yawa, Nika et moi, m'a plongé tout de suite dans l'ambiance. C'est l'histoire d'une jeune mariée qui se rend pour une première fois en Afrique, toute pétrie des mêmes préjugés que les miens... Elle est guadeloupéenne et s'en va visiter la famille de son nouveau mari, dont ses deux autres épouses.

Les huit nouvelles suivantes se passent toutes dans les Caraïbes, sur l'île de Saint-Domingue ou dans les Antilles françaises et le recueil se conclut à Montréal par une nouvelle emblématique : un ancien tonton macoute devenu chauffeur de taxi embarque par hasard la fille de Kesnel Dorius, son ancien directeur d'école qu'il a fait fusillé dix ans plus tôt pour trahison. Son crime? Avoir organisé des réunions clandestines « où il disait du mal de notre père Jean-Claude Duvalier. » [p. 120] La fille ne saura jamais qui est son chauffeur et celui-ci ne se servira de l'occasion que pour se redire qu'il a « lutté pour [s]on pays comme l'a fait Toussaint Louverture avant [lui] » (p. 121)

On aura donc compris que Bleu d'orage est une oeuvre amorale, ou qui du moins a l'intelligence de laisser le fardeau de la moralité au lecteur.

Du rire en perspective...

Les autres nouvelles parlent d'Haïtiens rêveurs et ambitieux qui immigrent clandestinement en Guadeloupe pour se voir réduits à une condition pire que la précédente (« La Terre promise »); d'Haïtiennes forcées à l'esclavage puis obligées de se prostituer en République dominicaine et qui meurent après peu du Sida (« Lyannaj »);  de femmes qui choisissent de se murer avec un homme qui les assaille pour un oui ou pour un non (« Et si... »); des hommes qui veulent tout des femmes sans exercer aucune responsabilité (« Mon père, ce héros »); de relations capitalement interdites entre les Noirs et les Blanches (« Cours particuliers »); de sorcellerie (« Le Trésor »); du comment on devient une Guadeloupéenne indépendantiste (« Sortie de coma : mai 67 ») et du mal-être des Guadeloupéens habitant Paris (« Retour aux sources? »).

Je me souviens d'une grand-mère, en Équateur, qui m'avait narré une vie qui avait été une descente aux enfers propre à rendre jaloux Dante, et ce, avec un ton tout à fait posé, incapable de toute indignation et encore moins de révolte. De l'indignation et de la révolte, on en sent quand même un peu chez l'écrivaine, bien que sa plume s'efforce de se faire oublier. Heureusement d'ailleurs, sinon elle aurait asphyxié le lecteur en moins de dix pages. Néanmoins, les chutes n'apportent jamais d'espoir, elles ne font que confirmer le caractère implacable du destin de ses protagonistes.

Parfois, les détails anthropologiques prennent le pas sur le récit, qui se retrouve ainsi un peu plombés, je pense ici particulièrement à « Lyannaj », mais la nouvelle a l'heur de mettre en lumière un phénomène souvent occulté par nos vacanciers trop contents de payer leurs séjours en République dominicaine moins cher qu'ailleurs...

 

 

Sébastien Lavoie

Émeline Pierre, Bleu d'orage, Montréal, Pleine Lune, 2010, 132 p., 19,95 $.

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