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Noires
Antilles et sombre monde
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Les
premières fictions de la Montréalaise d'adoption Émeline
Pierre se lisent avec effroi comme le catalogue des exactions
ordinaires que subissent les Caribéens
La
première nouvelle, Yawa, Nika et moi, m'a plongé tout
de suite dans l'ambiance. C'est l'histoire d'une jeune mariée
qui se rend pour une première fois en Afrique, toute pétrie
des mêmes préjugés que les miens... Elle est guadeloupéenne
et s'en va visiter la famille de son nouveau mari, dont ses deux
autres épouses.
Les
huit nouvelles suivantes se passent toutes dans les Caraïbes,
sur l'île de Saint-Domingue ou dans les Antilles françaises et
le recueil se conclut à Montréal par une nouvelle emblématique :
un ancien tonton macoute devenu chauffeur de taxi embarque par
hasard la fille de Kesnel Dorius, son ancien directeur d'école
qu'il a fait fusillé dix ans plus tôt pour trahison. Son
crime? Avoir organisé des réunions clandestines « où il
disait du mal de notre père Jean-Claude Duvalier. » [p.
120] La fille ne saura jamais qui est son chauffeur et celui-ci
ne se servira de l'occasion que pour se redire qu'il a « lutté
pour [s]on pays comme l'a fait Toussaint Louverture avant [lui] »
(p. 121)
On
aura donc compris que Bleu d'orage est une oeuvre
amorale, ou qui du moins a l'intelligence de laisser le fardeau
de la moralité au lecteur.
Du rire en perspective...
Les
autres nouvelles parlent d'Haïtiens rêveurs et ambitieux qui
immigrent clandestinement en Guadeloupe pour se voir réduits à
une condition pire que la précédente (« La Terre promise »);
d'Haïtiennes forcées à l'esclavage puis obligées de se
prostituer en République dominicaine et qui meurent après peu
du Sida (« Lyannaj »);
de femmes qui choisissent de se murer avec un homme qui
les assaille pour un oui ou pour un non (« Et si... »);
des hommes qui veulent tout des femmes sans exercer aucune
responsabilité (« Mon père, ce héros »); de
relations capitalement interdites entre les Noirs et les
Blanches (« Cours particuliers »); de sorcellerie (« Le
Trésor »); du comment on devient une Guadeloupéenne indépendantiste
(« Sortie de coma : mai 67 ») et du mal-être
des Guadeloupéens habitant Paris (« Retour aux sources? »).
Je
me souviens d'une grand-mère, en Équateur, qui m'avait narré
une vie qui avait été une descente aux enfers propre à rendre
jaloux Dante, et ce, avec un ton tout à fait posé, incapable
de toute indignation et encore moins de révolte. De
l'indignation et de la révolte, on en sent quand même un peu
chez l'écrivaine, bien que sa plume s'efforce de se faire
oublier. Heureusement d'ailleurs, sinon elle aurait asphyxié le
lecteur en moins de dix pages. Néanmoins, les chutes
n'apportent jamais d'espoir, elles ne font que confirmer le
caractère implacable du destin de ses protagonistes.
Parfois,
les détails anthropologiques prennent le pas sur le récit, qui
se retrouve ainsi un peu plombés, je pense ici particulièrement
à « Lyannaj », mais la nouvelle a l'heur de mettre
en lumière un phénomène souvent occulté par nos vacanciers
trop contents de payer leurs séjours en République dominicaine
moins cher qu'ailleurs...
Sébastien
Lavoie
 
Émeline
Pierre, Bleu d'orage, Montréal, Pleine Lune, 2010, 132 p., 19,95 $.
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