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Article paru dans le numéro 121, printemps 2006, de la revue Lettres québécoises (page 20).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dire l’indicible: la guerre!

Comment des gens ordinaires, en temps de paix, en viennent-ils à agir comme des monstres, en temps de guerre?

 

Voilà la question fondamentale à laquelle Louis Philippe cherche à répondre dans ce roman qui se déroule pendant la guerre civile en ex-Yougoslavie. Des gens ordinaires, c’est-à-dire ni bons ni méchants, ni victimes ni bourreaux, ou plutôt l’un et l’autre, tour à tour, selon les circonstances. 

Des gens ordinaires…

Un matin, trois adolescentes bosniaques de 14 et 16 ans quittent leur village assiégé par les Serbes. Elles portent chacune un lourd sac de savons qu’elles vont troquer contre des médicaments dans un village voisin, également assiégé. En chemin, elles rencontrent trois Serbes qui les amèneront à leur camp où elles connaîtront l’horreur. Contrairement à ce qui se passe dans maints romans de guerre, l’empathie du lecteur n’est pas d’emblée acquise à ces victimes qui n’apparaissent pas particulièrement sympathiques: la guide, Majka, s’est fait engrosser par un homme dont la femme venait de perdre les deux jambes en marchant sur une mine, Sejda manipule les autres avec ses pleurs incessants et Burjensa sape, de façon quasi sadique, le moral des deux autres avec ses propos alarmistes. De leur côté, les futurs bourreaux -deux d’entre eux du moins- apparaissent, de prime abord,  plutôt aimables. Ce sont des miliciens serbes que rien n’avait préparé à la guerre, «des citoyens transformés en soldats et qui [ont] l’air déguisé dans leurs uniformes» (p. 44). Ils se heurtent bien vite à l’évidence: les enfants désarmées qui les supplient de les laisser partir sont des ennemies. Ils ne veulent aucun mal à ces filles, mais la logique de la guerre prend implacablement le pas sur toute autre considération. En temps de paix, les jeunes gens auraient sans doute fraternisé. Les premiers échanges, une fois la surprise passée, sont d’ailleurs courtois. Mais on est en guerre, et les deux plus jeunes Serbes, dont l’un a pourtant «l’air gentil» (p. 45), violent deux des filles.

… devenus des montres

Le roman est écrit à la troisième personne. Jusqu’à la rencontre avec les Serbes, il épouse le point de vue des victimes; par la suite, il s’intéresse à celui des bourreaux. Avec beaucoup d’intelligence, Louis Philippe démonte patiemment leur mécanisme psychologique en commençant par celui du docteur Milosrde, le tortionnaire chargé de faire parler les trois filles. Il montre comment ce monstre de narcissisme est devenu un monstre tout court quand on lui a donné le pouvoir de faire souffrir les autres et comment il utilise son intelligence pour se justifier et se convaincre –à défaut de pouvoir convaincre les autres- qu’il est un être bon parce qu’il emploie des méthodes de torture, douloureuses certes, mais qui ne laissent pas de séquelles physiques (il «oublie» de parler des séquelles psychologiques). Il est tellement bon qu’il donne des vitamines à ses victimes, après leur traitement choc, pour les aider à se remettre sur pied! Il ne se dit pas tortionnaire, mais dolorologue, métier qui, ainsi rebaptisé, lui apparaît presque noble. Louis Philippe montre aussi comment des gens ordinaires, une fois devenus miliciens et coincés dans une situation extraordinaire, la guerre, en viennent à poser des gestes monstrueux qu’ils auraient à coup sûr eux-mêmes condamnés en temps de paix. Ces gestes appartiennent d’ailleurs autant aux Bosniaques qu’aux Serbes; l’auteur ne prend pas parti. Les Bosniaques musulmans massacrent les chrétiens de leur village et utilisent comme esclaves sexuels les nièces d’une voisine tuée; les Serbes, de leur côté, s’apprêtent à les massacrer à leur tour et violent à répétition les trois jeunes Bosniaques après avoir lynché leur collègue coupable… d’avoir violé l’une d’elles. 

La guerre est une page blanche est un roman dur dans lequel l’être humain apparaît d’une grande médiocrité et capable d’une cruauté désespérante. On peut déplorer le fait que ni amitié ni entraide ne viennent –au moins un peu- compenser les horreurs vécues dans le roman; l’humain en est tout de même capable. Mais l’intérêt, le grand intérêt du roman, est ailleurs: dans la démonstration fouillée et convaincante qu’il fait du processus qui transforme un être censé civilisé en un animal féroce. Il y a là ample matière à réflexion.

 

Josée Bonneville

Louis Philippe, La guerre est une page blanche, Montréal, Les Intouchables, 188 p., 19,95$.

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