Les classiques à lire. Les livres et les auteurs qui deviennent des incontournables!

Accueil

Résumés

Prix

Autre

Contact

   

Répertoire

Par époque

Liens

Publicité

Suggérez

Imprimer


Précédent

 

Suivant

Article paru dans le numéro 118, été 2005, de la revue Lettres québécoises (page 17).

 

 

 

 

 

 

 

La vie, tout simplement

Une nouvelle voix qui s’exprime tout en nuances.

La vie dans les yeux des autres

Permettez-moi d'inaugurer cette première chronique sur les nouvelles voix romanesques en trichant. Michèle Péloquin est bien une nouvelle voix, Les yeux des autres est un recueil de trente-deux nouvelles et non un roman. Mais quel recueil! Quand vous l'aurez lu, vous comprendrez pourquoi je n'ai pu m'empêcher de tricher.

Éros et Thanatos

Tout, dans ce recueil, parle « du mal de n'être jamais assez aimé que, dès la naissance, on cherche à soigner» (p. 68), mais dont on ne guérit jamais. Car l'amour remplit rarement ses promesses. La jalousie (« Radio Nostalgie»), la violence (« Le mont Athos »), l'infidélité (« Les tables de taverne») et jusqu'à « la grande frayeur d'aimer» (p. 84) le détruisent. Et l'on se retrouve seul, heureux d'être délivré de l'autre vers qui on se tournera pourtant de nouveau quand la solitude sera devenue trop lourde: «La solitude, c'est comme la mer. On aime bien la longer, y plonger quelquefois, à condition qu'il y ait des gens sur le quai. » (p. 95) Heureusement qu'existent l'amour des enfants et des parents et celui des amis. Si le premier semble inconditionnel (« Ti-Nomme ») , il arrive que le second se dérobe: « Les amitiés qui se terminent sont parfois de véritables peines d'amour.» (p. 116) Il faut faire son deuil.

Et quand ce n'est pas l'amour qui meurt, c'est la personne aimée elle-même. La première nouvelle du recueil, « Un ruban de satin jaune», évoque la mort de la mère de la narratrice. La nouvelle rappelle, par l'évocation de la nature et, surtout, par sa grande sobriété, le célèbre poème de Rimbaud, « Le dormeur du val». Comme lui, la mère «fait un somme» et « dort dans le soleil, [... ] Tranquille» ; comme lui, elle ne se réveillera pas. La nouvelle donne le ton au recueil dans lequel l'expression des plus grandes douleurs n'est jamais appuyée. Plus loin, d'autres morts seront évoquées - un suicide, des morts accidentelles – mais même le viol et le meurtre d'une petite fille, présentés du point de vue d'une autre petite fille qui n'en comprend pas le sens, seront rapportés sans pathos. Ailleurs, la gravité du propos n'exclut pas l'humour. Dans «Avec amour, Albert», on ne peut que sourire d'entendre un homme répéter «C'est pas croyable!» (p. 87) à tous les visiteurs venus saluer une dernière fois sa grande amie Ruth morte à ... 96 ans!

Des nouvelles comme des photos

Ces thèmes éternels de l'amour et de la mort, Michèle Péloquin les traite d'une manière très personnelle. Ce qui frappe d'abord, c'est sa grande sensibilité à la vie qui est, selon Virginia Woolf citée en épigraphe, « ce que l'on voit dans les yeux des autres». Certaines nouvelles sont comme des instantanés: de tout petits moments immortalisés dans une page ou deux. Ainsi, «La photo des vacances» décrit une photo prise au bord de la mer mais inexplicablement absente de la planche-contact. Qu'à cela ne tienne! La narratrice a tout enregistré: les amas d'algues, le temps gris, le vol d'une mouette, tout. Ses notations sensorielles sont d'une telle justesse qu'elles nous donnent l'impression de sentir avec elle (de sable qui se dérobe sous les pieds [et] la brûlure du froid entre les omoplates» (p. 98). L'auteure ne cherche jamais à créer un effet. Elle ne force rien, ni les personnages ni les situations. Elle est un «témoin du monde» (p. 122) qui confère à ce qui est banal une « éblouissante singularité» (p. 125), ainsi qu'elle l'explique dans «Neige».

Comme des connaissances

Les personnages pourraient être nos voisins, nos amis, nos parents. On se sent proche d'eux. Tellement qu'on voudrait être invité aux fêtes de famille qui ouvrent et terminent le recueil. Lors de la dernière, on se réjouit de retrouver plusieurs d'entre eux en même temps que l'on comprend à quel point le recueil est bien structuré et bien pensé. Les deux fêtes ont lieu dans la même maison, celle des parents de la narratrice. La mort de la mère, sujet de la première nouvelle, est évoquée dans la dernière: « maman partie trop tôt» (p. 130). La narratrice, assise devant un ordinateur ouvert, regarde des photos sur les murs (des photos, tiens donc!...). Elle écoute, de loin, les invités réunis dans le jardin et constate: « [... ] leurs défaites et [ ... ] leurs victoires [... ] sont aussi les miennes». (p. 130) Maintenant, ce sont aussi les nôtres. Pendant qu'ils fêtent les 70 ans du père, c'est à nous, lecteurs, de vivre un deuil. Le livre est terminé. Déjà!

Josée Bonneville

Michèle Péloquin, Les yeux des autres, Montréal XYZ éditeur, coll. « Romanichels», 2004, 130 p., 20 $.

À votre avis :

Cliquez ici pour faire parvenir votre commentaire

Tous droits réservés © 2003 - 2010 IndexQuébec Inc.