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Une nouvelle voix qui s’exprime tout en nuances.
La vie dans les yeux des autres
Permettez-moi
d'inaugurer cette première chronique sur les nouvelles voix
romanesques en trichant. Michèle Péloquin est bien une
nouvelle voix, Les
yeux des autres est un recueil de trente-deux nouvelles
et non un roman. Mais quel recueil! Quand vous l'aurez lu, vous
comprendrez pourquoi je n'ai pu m'empêcher de tricher.
Éros et Thanatos
Tout,
dans ce recueil, parle « du mal de n'être jamais assez aimé
que, dès la naissance, on cherche à soigner» (p. 68), mais
dont on ne guérit jamais. Car l'amour remplit rarement ses
promesses. La jalousie (« Radio Nostalgie»), la violence (« Le mont Athos »), l'infidélité («
Les tables de taverne») et jusqu'à « la
grande frayeur d'aimer» (p. 84) le détruisent. Et l'on se
retrouve seul, heureux d'être délivré de l'autre vers qui on
se tournera pourtant de nouveau quand la solitude sera devenue
trop lourde: «La solitude, c'est comme la mer. On aime bien la
longer, y plonger quelquefois, à condition qu'il y ait des gens
sur le quai. » (p. 95) Heureusement qu'existent l'amour des
enfants et des parents et celui des amis. Si le premier semble
inconditionnel (« Ti-Nomme ») , il arrive que le second
se dérobe: « Les amitiés qui se terminent sont parfois de véritables
peines d'amour.» (p. 116) Il faut faire son deuil.
Et
quand ce n'est pas l'amour qui meurt, c'est la personne aimée
elle-même. La première nouvelle du recueil, « Un ruban de
satin jaune», évoque la mort de la mère de la narratrice. La
nouvelle rappelle, par l'évocation de la nature et, surtout,
par sa grande sobriété, le célèbre poème de Rimbaud, « Le
dormeur du val». Comme lui, la mère «fait un somme» et «
dort dans le soleil, [... ] Tranquille» ; comme lui, elle ne se
réveillera pas. La nouvelle donne le ton au recueil dans lequel
l'expression des plus grandes douleurs n'est jamais appuyée.
Plus loin, d'autres morts seront évoquées - un suicide, des
morts accidentelles – mais même le viol et le meurtre d'une
petite fille, présentés du point de vue d'une autre petite
fille qui n'en comprend pas le sens, seront rapportés sans
pathos. Ailleurs, la gravité du propos n'exclut pas l'humour.
Dans «Avec amour, Albert», on ne peut que sourire d'entendre
un homme répéter «C'est pas croyable!» (p. 87) à tous les
visiteurs venus saluer une dernière fois sa grande amie Ruth
morte à ... 96 ans!
Des nouvelles comme des photos
Ces thèmes
éternels de l'amour et de la mort, Michèle Péloquin les
traite d'une manière très personnelle. Ce qui frappe d'abord,
c'est sa grande sensibilité à la vie qui est, selon Virginia
Woolf citée en épigraphe, « ce que l'on voit dans les yeux
des autres». Certaines nouvelles sont comme des instantanés:
de tout petits moments immortalisés dans une page ou deux.
Ainsi, «La photo des vacances» décrit une photo prise au bord
de la mer mais inexplicablement absente de la planche-contact.
Qu'à cela ne tienne! La narratrice a tout enregistré: les amas
d'algues, le temps gris, le vol d'une mouette, tout. Ses
notations sensorielles sont d'une telle justesse qu'elles nous
donnent l'impression de sentir avec elle (de sable qui se dérobe
sous les pieds [et] la brûlure du froid entre les omoplates»
(p. 98). L'auteure ne cherche jamais à créer un effet. Elle ne
force rien, ni les personnages ni les situations. Elle est un «témoin
du monde» (p. 122) qui confère à ce qui est banal une « éblouissante
singularité» (p. 125), ainsi qu'elle l'explique dans «Neige».
Comme
des connaissances
Les
personnages pourraient être nos voisins, nos amis, nos parents.
On se sent proche d'eux. Tellement qu'on voudrait être invité
aux fêtes de famille qui ouvrent et terminent le recueil. Lors
de la dernière, on se réjouit de retrouver plusieurs d'entre
eux en même temps que l'on comprend à quel point le recueil
est bien structuré et bien pensé. Les deux fêtes ont lieu
dans la même maison, celle des parents de la narratrice. La
mort de la mère, sujet de la première nouvelle, est évoquée
dans la dernière: « maman partie trop tôt» (p. 130). La
narratrice, assise devant un ordinateur ouvert, regarde des
photos sur les murs (des photos, tiens donc!...). Elle écoute,
de loin, les invités réunis dans le jardin et constate: «
[... ] leurs défaites et [ ... ] leurs victoires [... ] sont
aussi les miennes». (p. 130) Maintenant, ce sont aussi les nôtres.
Pendant qu'ils fêtent les 70 ans du père, c'est à nous,
lecteurs, de vivre un deuil. Le livre est terminé. Déjà!
Josée Bonneville
Michèle
Péloquin, Les yeux des autres,
Montréal
XYZ éditeur, coll. « Romanichels», 2004, 130 p., 20 $.
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