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L’apartheid comme si vous y étiez… ou presque.
En 2001, Lucie Pagé a publié Mon Afrique, un récit sur sa vie
en Afrique du Sud où, à partir de 1990, elle a travaillé
comme journaliste et où elle a réalisé des documentaires.
Éva est son premier roman. Il raconte une grande et
une petite histoires, et la seconde constitue une mise en abyme
de la première.
La grande Histoire
La grande Histoire, c’est celle du peuple sud-africain de 1963 à 1990,
année de la libération de Nelson Mandela. À quelques
reprises, Lucie Pagé rappelle des événements antérieurs à
1963 de manière à éclairer le lecteur non averti, mais ce
sont les principaux événements de ces 27 années d’apartheid
qui constituent non pas la toile de fond du roman, mais son
essence même, sa raison d’être: l’imposition de
l’afrikaans comme langue d’enseignement, en 1970, le
massacre de Soweto, le 16 juin 1976, l’instauration d’une
troisième force, secrète, dont le mandat est de contrer les
forces anti-apartheid et dont le centre est un domaine, acheté
en 1978, près de Pretoria, où sont interrogés et torturés
les rebelles, la promulgation d’une nouvelle Constitution, en
1983, qui donne un semblant de pouvoir aux Indiens et aux Métis,
mais ignore les Noirs qui constituent pourtant la majorité de
la population, etc. Précédé d’une carte du pays, le roman
constitue un condensé
fort bien documenté et très instructif de l’histoire des
pires années de l’apartheid.
La petite histoire
La petite histoire, elle, s’avère un prétexte pour faire comprendre
au lecteur cette grande Histoire, pour qu’il en ressente toute
l’horreur au quotidien. Cette histoire, c’est celle d’Éva,
une violoniste qui participe des deux cultures, la blanche et la
noire. Elle est la fille de Frederik Du Plessis, chef de la
propagande, conseiller de plusieurs premiers ministres
successifs et membre du Broederbond, une société secrète fondée
en 1918 pour promouvoir le nationalisme afrikaner et la ségrégation
raciale totale. Éva adore son père qui le lui rend bien. Mais
elle a aussi un autre amour: Vavi Mvini, un Noir, fils de la
bonne de ses parents devenu militant du MK, la branche armée de
l’ANC. Elle vit avec lui un amour aussi passionné que secret
qui se termine abruptement par l’arrestation et la mort de
Vavi. Enceinte de lui, elle accouche en secret d’un fils, Jabu,
qu’elle devra se résoudre à cacher et à faire élever à
Soweto, ce ghetto noir de la banlieue de Johannesburg. Éva vit
une double vie. Afrikaner apparemment du côté de
l’apartheid, elle milite en secret pour une société
multiraciale, libre et égalitaire. Sept ans après la mort de
Vavi, elle épouse un Blanc qui vit le même drame qu’elle,
Jan Hanekom. Afrikaner et militant du MK, il n’est membre du
Broederbond que pour mieux l’espionner. Avec lui, elle a un
fils, Derek, aussi blanc que Jabu est noir et aussi farouchement
opposé à toute implication politique que Jabu s’y engage
corps et âme. Derek adore dessiner et ne le fait qu’en noir
et blanc jusqu’à ce que la fin toute proche de la ségrégation
l’incite à utiliser et mêler les couleurs. Ainsi, tiraillée
entre sa famille blanche et sa famille noire, Éva incarne une
Afrique du Sud écartelée entre des visions du monde diamétralement
opposées.
On peut reprocher à Lucie Pagé un personnage trop fabriqué pour être
toujours crédible, des symboles trop appuyés, quelques
passages mélodramatiques dont son roman n’avait nul besoin
tant le drame social est intense ainsi que des séquences «arrangées
avec le gars des vues» comme celui où la police entre chez Éva
au moment précis où elle dépose son archet sur son violon
pour jouer à Vavi un concerto de Bach qu’elle lui offre en
cadeau. Mais, au-delà de ces maladresses, on lui sera
reconnaissants de nous avoir fait vivre l’apartheid de l’intérieur.
Il faut lire ce livre ne serait-ce que pour ne pas oublier que
l’être humain est capable des pires horreurs. Les passages où
elle raconte les tortures de militants noirs sont aussi
essentiels qu’insupportables. Lucie Pagé nous apprend que les
Afrikaners se percevaient comme le peuple élu de Dieu. Ils étaient
sûrs de leur vérité, se croyaient du côté du bien et
faisaient souffrir des millions de gens sous prétexte d’éradiquer
le mal incarné principalement par les militants antiapartheid.
Rengaine connue des colonisateurs, me direz-vous? Cela aussi, il
ne faut pas l’oublier.
Josée Bonneville
Lucie Pagé,
Éva, Montréal, Éditions Libre expression, 2005, 496 p.,
29,95$.
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