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Article paru dans le numéro 119, automne 2005, de la revue Lettres québécoises (page 18).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’horreur au quotidien

L’apartheid comme si vous y étiez… ou presque.

 

En 2001, Lucie Pagé a publié Mon Afrique, un récit sur sa vie en Afrique du Sud où, à partir de 1990, elle a travaillé comme journaliste et où elle a réalisé des documentaires. Éva est son premier roman. Il raconte une grande et une petite histoires, et la seconde constitue une mise en abyme de la première.

La grande Histoire

La grande Histoire, c’est celle du peuple sud-africain de 1963 à 1990, année de la libération de Nelson Mandela. À quelques reprises, Lucie Pagé rappelle des événements antérieurs à 1963 de manière à éclairer le lecteur non averti, mais ce sont les principaux événements de ces 27 années d’apartheid qui constituent non pas la toile de fond du roman, mais son essence même, sa raison d’être: l’imposition de l’afrikaans comme langue d’enseignement, en 1970, le massacre de Soweto, le 16 juin 1976, l’instauration d’une troisième force, secrète, dont le mandat est de contrer les forces anti-apartheid et dont le centre est un domaine, acheté en 1978, près de Pretoria, où sont interrogés et torturés les rebelles, la promulgation d’une nouvelle Constitution, en 1983, qui donne un semblant de pouvoir aux Indiens et aux Métis, mais ignore les Noirs qui constituent pourtant la majorité de la population, etc. Précédé d’une carte du pays, le roman constitue un  condensé fort bien documenté et très instructif de l’histoire des pires années de l’apartheid. 

La petite histoire

La petite histoire, elle, s’avère un prétexte pour faire comprendre au lecteur cette grande Histoire, pour qu’il en ressente toute l’horreur au quotidien. Cette histoire, c’est celle d’Éva, une violoniste qui participe des deux cultures, la blanche et la noire. Elle est la fille de Frederik Du Plessis, chef de la propagande, conseiller de plusieurs premiers ministres successifs et membre du Broederbond, une société secrète fondée en 1918 pour promouvoir le nationalisme afrikaner et la ségrégation raciale totale. Éva adore son père qui le lui rend bien. Mais elle a aussi un autre amour: Vavi Mvini, un Noir, fils de la bonne de ses parents devenu militant du MK, la branche armée de l’ANC. Elle vit avec lui un amour aussi passionné que secret qui se termine abruptement par l’arrestation et la mort de Vavi. Enceinte de lui, elle accouche en secret d’un fils, Jabu, qu’elle devra se résoudre à cacher et à faire élever à Soweto, ce ghetto noir de la banlieue de Johannesburg. Éva vit une double vie. Afrikaner apparemment du côté de l’apartheid, elle milite en secret pour une société multiraciale, libre et égalitaire. Sept ans après la mort de Vavi, elle épouse un Blanc qui vit le même drame qu’elle, Jan Hanekom. Afrikaner et militant du MK, il n’est membre du Broederbond que pour mieux l’espionner. Avec lui, elle a un fils, Derek, aussi blanc que Jabu est noir et aussi farouchement opposé à toute implication politique que Jabu s’y engage corps et âme. Derek adore dessiner et ne le fait qu’en noir et blanc jusqu’à ce que la fin toute proche de la ségrégation l’incite à utiliser et mêler les couleurs. Ainsi, tiraillée entre sa famille blanche et sa famille noire, Éva incarne une Afrique du Sud écartelée entre des visions du monde diamétralement opposées.

On peut reprocher à Lucie Pagé un personnage trop fabriqué pour être toujours crédible, des symboles trop appuyés, quelques passages mélodramatiques dont son roman n’avait nul besoin tant le drame social est intense ainsi que des séquences «arrangées avec le gars des vues» comme celui où la police entre chez Éva au moment précis où elle dépose son archet sur son violon pour jouer à Vavi un concerto de Bach qu’elle lui offre en cadeau. Mais, au-delà de ces maladresses, on lui sera reconnaissants de nous avoir fait vivre l’apartheid de l’intérieur. Il faut lire ce livre ne serait-ce que pour ne pas oublier que l’être humain est capable des pires horreurs. Les passages où elle raconte les tortures de militants noirs sont aussi essentiels qu’insupportables. Lucie Pagé nous apprend que les Afrikaners se percevaient comme le peuple élu de Dieu. Ils étaient sûrs de leur vérité, se croyaient du côté du bien et faisaient souffrir des millions de gens sous prétexte d’éradiquer le mal incarné principalement par les militants antiapartheid. Rengaine connue des colonisateurs, me direz-vous? Cela aussi, il ne faut pas l’oublier.

 

Josée Bonneville

Lucie Pagé, Éva, Montréal, Éditions Libre expression, 2005, 496 p., 29,95$.

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