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À
22 ans, Clara Ness signe un roman étonnant de maturité et de maîtrise.
Ce
premier roman de Clara Ness est empreint d’une légèreté fort réjouissante.
Ses personnages ne semblent assujettis ni à la morale ni aux
contingences affectives du commun des mortels. Ils multiplient les
amours, partagent amants et maîtresses et ne connaissent ni
jalousie, ni frustration, ni agressivité. Ainsi font-elles
toutes est un roman aérien.
La
narratrice vit à Montréal avec Paul, un musicien, et conserve des
liens avec Luiz, un écrivain vivant à Paris avec qui elle a connu
l’amour fou pendant dix ans. Elle se prend de désir pour Agnès
A., une libraire qu’elle présente à Paul qui la désire à son
tour. Elle les trompera avec François, un ami de Luiz, et aura une
aventure avec Céline, rencontrée dans
un bar. Tous ces chassés-croisés amoureux et libertins
n’excluent cependant pas une certaine gravité. Mais s’il est
question de «la misère des couples» (p. 40) et du «monde sale
qui pue» (p. 41), c’est de façon intermittente, comme s’il ne
fallait pas parler de
la souffrance ou à tout le moins ne pas s’appesantir sur elle.
Elle affleure pourtant ici et là. Dans les questions inquiètes de
Paul («Tu vas m’attendre?») et de Luiz ( «Tu es toujours là?»),
par exemple. Dans cette exclamation de la narratrice: «Qu’il est
étroit, notre vaisseau! Qu’elle est étroite, notre couche dans
le malheur!» (p. 61). Mais la narratrice ne semble pas vouloir
s’y arrêter. Quand elle pleure, elle s’empresse de cacher ses
larmes. Quand Paul souffre, elle note la «beauté de sa douleur»
(p. 81). Il ne s’agit pas d’insensibilité de sa part, encore
moins de superficialité. De parti pris plutôt. Elle a choisi la
liberté et le plaisir. Elle a aussi choisi la provocation. «Ce
livre aurait pu s’intituler De la désobéissance ou De
la transgression» (p. 124), écrit-elle à la fin du roman.
Provocation dans le libertinage et dans des affirmations telles que:
«[…] les femmes sont comme ça […] Adultères, écervelées…
Salopes…» (p. 82). Au dire d’Agnès, Sade est «étudié dans
les chaires d’études féministes» (p. 39).
Un roman libertin et intelligent
Roman
libertin, Ainsi font-elles toutes? Oui, sans doute. Les
femmes aiment la littérature libertine, affirme encore Agnès. Mais
il est beaucoup plus que cela. C’est un roman intelligent qui sort
des sentiers battus et multiplie les références culturelles, mais
sans ostentation. L’érotisme n’y est jamais vulgaire. Il
n’est pas pornographie, mais quête. Il se veut même mystique
ainsi qu’en témoignent la référence à saint Augustin qui veut
«jouir de Dieu» (p. 64) et l’illustration de la couverture qui
présente Le Christ et la femme adultère de Tiepolo. Qui
plus est, ce roman est magnifiquement écrit. L’écriture est
ramassée, dense. En seulement une
page ou deux, Clara Ness arrive souvent à raconter un épisode
important de la vie d’un personnage. Elle avance par petites
touches; mots seuls et courtes phrases nominales servent souvent à
décrire un personnage ou une scène. Elle a, de plus, le sens du
rythme, et ces courtes phrases se mêlent harmonieusement à
d’autres, plus longues. La musique rejoint ainsi l’écriture
selon le vœu de la narratrice qui s’explique à la fin du roman:
«La question n’est pas de choisir entre la musique et les livres,
entre la docilité et la rébellion, entre la fidélité et le
libertinage, mais d’imbriquer l’un dans l’autre; la musique
dans le roman, le roman dans la musique.» (p. 124)
Josée Bonneville
Clara
Ness, Ainsi font-elles toutes, Montréal, XYZ éditeur, coll.
«Romanichels», 2005, 126 p. 20$.
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