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Article paru dans le numéro 120, hiver 2006, de la revue Lettres québécoises (page 17).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A pour aérien

À 22 ans, Clara Ness signe un roman étonnant de maturité et de maîtrise.

 

Ce premier roman de Clara Ness est empreint d’une légèreté fort réjouissante. Ses personnages ne semblent assujettis ni à la morale ni aux contingences affectives du commun des mortels. Ils multiplient les amours, partagent amants et maîtresses et ne connaissent ni jalousie, ni frustration, ni agressivité. Ainsi font-elles toutes est un roman aérien.

La narratrice vit à Montréal avec Paul, un musicien, et conserve des liens avec Luiz, un écrivain vivant à Paris avec qui elle a connu l’amour fou pendant dix ans. Elle se prend de désir pour Agnès A., une libraire qu’elle présente à Paul qui la désire à son tour. Elle les trompera avec François, un ami de Luiz, et aura une aventure avec Céline, rencontrée dans  un bar. Tous ces chassés-croisés amoureux et libertins n’excluent cependant pas une certaine gravité. Mais s’il est question de «la misère des couples» (p. 40) et du «monde sale qui pue» (p. 41), c’est de façon intermittente, comme s’il ne fallait pas  parler de la souffrance ou à tout le moins ne pas s’appesantir sur elle. Elle affleure pourtant ici et là. Dans les questions inquiètes de Paul («Tu vas m’attendre?») et de Luiz ( «Tu es toujours là?»), par exemple. Dans cette exclamation de la narratrice: «Qu’il est étroit, notre vaisseau! Qu’elle est étroite, notre couche dans le malheur!» (p. 61). Mais la narratrice ne semble pas vouloir s’y arrêter. Quand elle pleure, elle s’empresse de cacher ses larmes. Quand Paul souffre, elle note la «beauté de sa douleur» (p. 81). Il ne s’agit pas d’insensibilité de sa part, encore moins de superficialité. De parti pris plutôt. Elle a choisi la liberté et le plaisir. Elle a aussi choisi la provocation. «Ce livre aurait pu s’intituler De la désobéissance ou De la transgression» (p. 124), écrit-elle à la fin du roman. Provocation dans le libertinage et dans des affirmations telles que: «[…] les femmes sont comme ça […] Adultères, écervelées… Salopes…» (p. 82). Au dire d’Agnès, Sade est «étudié dans les chaires d’études féministes» (p. 39). 

Un roman libertin et intelligent

Roman libertin, Ainsi font-elles toutes? Oui, sans doute. Les femmes aiment la littérature libertine, affirme encore Agnès. Mais il est beaucoup plus que cela. C’est un roman intelligent qui sort des sentiers battus et multiplie les références culturelles, mais sans ostentation. L’érotisme n’y est jamais vulgaire. Il n’est pas pornographie, mais quête. Il se veut même mystique ainsi qu’en témoignent la référence à saint Augustin qui veut «jouir de Dieu» (p. 64) et l’illustration de la couverture qui présente Le Christ et la femme adultère de Tiepolo. Qui plus est, ce roman est magnifiquement écrit. L’écriture est ramassée, dense. En seulement  une page ou deux, Clara Ness arrive souvent à raconter un épisode important de la vie d’un personnage. Elle avance par petites touches; mots seuls et courtes phrases nominales servent souvent à décrire un personnage ou une scène. Elle a, de plus, le sens du rythme, et ces courtes phrases se mêlent harmonieusement à d’autres, plus longues. La musique rejoint ainsi l’écriture selon le vœu de la narratrice qui s’explique à la fin du roman: «La question n’est pas de choisir entre la musique et les livres, entre la docilité et la rébellion, entre la fidélité et le libertinage, mais d’imbriquer l’un dans l’autre; la musique dans le roman, le roman dans la musique.» (p. 124)

 

Josée Bonneville

Clara Ness, Ainsi font-elles toutes, Montréal, XYZ éditeur, coll. «Romanichels», 2005, 126 p. 20$.

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