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On aime Mistral pour exactement les mêmes raisons que le voisin le déteste. Et avec la même intensité. Je crois qu'il le fait exprès. Portrait nécessairement inachevé de sa prose.
Une
interminable gestation
Dès
sa première parution, Christian Mistral a été propulsé au
Panthéon des écrivains majeurs du Québec. Pourtant,
l’auteur réduira lui-même ultérieurement Vamp à une
imposture, à un recyclage d'oeuvres poétiques avortées. C'est
que Vamp est le premier roman d'un écrivain n'en pouvant
plus de sa propre gestation de sept ans, trépignant
d'impatience malgré ses tout jeunes vingt-trois ans. Le roman
s’est démarqué grâce à un usage abondant de mots recherchés
et grâce à son lyrisme. À propos duquel Mistral écrira plus
tard :
« Louis
[Hamelin] appelait ce que nous faisions “néo-lyrisme”, mais
le terme ne m'a jamais entièrement satisfait. Il décrivait la
forme, mais pas la fonction du style que nous recherchions. »[i]
Plusieurs
critiques de l'époque ont manifesté à Vamp un ébahissement
qu’ils auraient préféré pouvoir dissimuler. Jean-Roch
Boivin, après avoir raconté qu'il avait eu l'heur de
rencontrer Mistral avant de le lire et d'avoir « développé
pour lui une antipathie spontanée, virulente et incontrôlable »
(ce ne sera pas le dernier à vouloir préciser cela dans un
papier littéraire), ajoute tout de suite avoir « succombé
à sa prose logorrhéique, opulente, surchargée, baveuse de l'écume
des jours et des lectures boulimiques dont elle est nourrie. »
« Christian Mistral, l'auteur, est un écrivain de génie
[…] » « Mais j'ai surtout noté la générosité,
l'ampleur du registre, l'arrogance légitime de celui qui a une
voix, un ton, une écriture, une santé du verbe […]. Je n'éprouve
finalement qu'éblouissement. ».[ii]
Il
y a aussi une dimension sociologique évidente dans les réactions
des critiques de l'époque, et peut-être dans la réponse du
public. C'est que Vamp – et Mistral en général – y
va aussi d'une charge contre la génération des baby-boomers. Vamp,
en effet, peut être vu comme l'affirmation d'une génération
dont on disait à l'époque que, pour la première fois dans
l'Histoire, elle n'entendait pas faire mieux que ses parents
baby-boomers (dixit ces derniers, bien sûr). Douglas Coupland
n'écrira Generation X que trois ans plus tard, mais
c'est son livre – et son expression - qu'on a retenu eu égard
au conflit de générations. Ce qui ne me dit pas si le discours
anti-boomers présent dans Vamp était novateur... À 32
ans, je ne peux en juger étant donné que ce discours est là
depuis que mon monde est monde.
Désinvolture
et grandeur
L'année
suivant la parution de Vamp, soit en 1989, Mistral est déjà
de retour sur les rayons des librairies avec un « antiroman »,
Carton-pâte. Un ensemble de courts textes des plus hétéroclites
qui réapparaîtront six ans plus tard, accompagnés de ceux de Papier-mâché
avec lesquels ils formeront alors un grand antiroman facétieux,
iconoclaste et décontracté publié tête-bêche où l’écriture
de Mistral est à l'opposé de celle qu'on lui connaissait
jusque-là. « Antiroman », je ne sais pas, mais
« antiMistral », certainement. C’est inattendu et
c'est brillant, malgré ses dehors broche à foin, donc à éviter
si l'on croit que la littérature est trop importante pour se
faire triviale…
Peut-on
écrire sa grande oeuvre trop tôt?
Le
lecteur que je suis a tendance à se faire intégriste à propos
de Vautour. C'est que j'ai pleuré en le reposant, et que
j'en ai été d'autant marqué que peu de livres m'ont fait
pleurer. J'ai été désarçonné par cette prose simple mais
nullement candide qui narre, de manière (faussement)
maladroite, la fin de vie d'un pauvre gars. Ici, l'artiste a su
se mettre à nu avant de dépeindre son sujet. Et ça paraît.
Et ça se transmet. Et c'est beau. Mais, heureusement pour
l'auteur, ce n'est pas encore un chef-d'oeuvre. Un poil à côté,
mais à côté. Là encore, plus que dans Vamp, le thème
de l'amitié est central et primordial puisqu'il s'agit d'un
hommage à un colocataire, un magnifique looser et une étoile
filante aussi belle que passagère. On y voit un cynique, ou
encore un « écorché vif », Christian Mistral, être tour à
tour intrigué, puis fasciné, assez pour en venir à porter
haut dans son cœur celui qui lui paraissait être un idiot rêveur
au commencement du récit. Et le lecteur suit la même tangente
et est frappé par la tragédie avec la même vigueur que le
Mistral du livre.
Troisième
opus au cycle
Avec
Valium, troisième tome du cycle Vortex Violet,
publié dix ans après Vautour, soit en 2000, on est
toujours avec le même Mistral. Je parle bien sûr du personnage
central du cycle, pas de l'écrivain que je ne connais pas. Il
ne renie rien de ce qu'il était, mais il bénéficie désormais,
un peu, du filtre des années. C'est que notre narrateur est
postérieur à l'action du roman et contemporain à sa parution
(2000). En campant le roman l'année suivant la mort de Vautour,
Christian Mistral semble enraciner son cycle à la fin des années
quatre-vingt.
C'est probablement en lisant Valium
que je me suis rendu à l'évidence que l'amitié (ou sa
variante, l'éthylique amitié à Montréal) est non seulement
le fil conducteur de l'oeuvre de Mistral, mais aussi sa plus
grande zone de confort. Même si l’auteur dit ne voir aucune
différence entre l’amitié et l’amour (outre quelques
broutilles d’ordre sexuel), c’est l’amitié qui prédomine
dans toute son œuvre, sauf peut-être dans la deuxième partie
de Valium.
En effet, dans la première partie du roman, la prose sait se
faire discrète pour mieux favoriser le récit, toutefois quand
on avance dans celui-ci, il a tendance à se muer en triangle
amoureux où ressurgit la propension de l'auteur à plonger dans
le lyrisme.
Certains
y ont vu un chef-d’oeuvre
Dans
Sylvia au bout du rouleau ivre, une novella, Christian
Mistral nous revient avec une langue riche mais plus épurée
que ce à quoi il nous a habitués. Cela sied très bien à ce récit
d'un Godot aussi alcoolique que trash revenu à Montréal sous
le prétexte d'enterrer son père, mais désirant, en réalité,
retrouver cette ex, Sylvia, qui l'a jadis jeté à la rue. Et on
imagine aisément qu'alors, elle était au bout du rouleau.
Sylvia
au bout du rouleau ivre
pourrait tout aussi bien avoir comme sous-titre métalittéraire :
« Pour en finir avec ceux qui voient en moi une copie de
Charles Bukowski ». Le texte a été élaboré en un mois,
pendant l’hiver 1985, mais il n'a été publié chez XYZ qu'en
2001 après un polissage visant à l’épurer, dit-on.
Entretemps, on a lu deux fois cette histoire sous forme de
nouvelle. Même dans sa version millénarisée, Sylvia au
bout du rouleau ivre suinte l'influence de Bukowski par
chacun de ses pores, mais le livre fait surtout la preuve que
Mistral a su brillamment dépasser ou contourner le Vieux dégueulasse,
parole de bukowskien invétéré. Là encore, le héros préfère
revisiter le compagnonnage d'amis de beuverie plutôt que de se
tourner vers son vieil amour.
Le
vrai du faux
L'année
2003 a vu la naissance d'un essai, Origines, ainsi que
d'un quatrième opus du cycle romanesque Vortex Violet, Vacuum.
Ce dernier livre prétend que les deux ouvrages ont été écrits
concurremment, bien qu'Origines, achevé d'imprimer un
mois plus tôt, est muet sur Vacuum. Vacuum est en fait
un blogue publié chronologiquement dans lequel Mistral passe
une bonne partie de son temps à fuir l'écriture d'Origines,
tout en faisant mine de penser inclure Vacuum en annexe
d'Origines. Les deux livres ont quelques paragraphes en
commun.
Dans
Vacuum, Christian Mistral bénéficie du sceau
romanesque, mais, comme dans tout le Vortex Violet, il
entretient, par la forme et le fond, une confusion constante
entre lui-même et son double littéraire. Partant, ses détracteurs
peuvent accuser ces romans d'être en fait une biographie (très)
mal déguisée. Il est pourtant vain de vouloir savoir sur
quelle réalité repose une fiction. Ce à quoi Mistral rétorque,
dans Origines :
« Yves
Thériault, typique autodidacte, se vantait sur la fin de sa vie
de faire baiser des ovins au clair de lune sur la montagne dans
ses romans, juste pour se moquer des signifiances éventuelles
qu'y trouveraient les étudiants. Comment n'a-t-il pas songé à
se prémunir contre tout ce qu'il révélait de lui-même par
cet acte accidentel enfantin, et à tout ce qu'il ôtait à l'écrivain? »
(p.36)
Dans
l'hebdomadaire Voir, Marie-Hélène Poitras demandait à
trois écrivains si l'écriture de leur blogue nourrissait leur
écriture de fiction ou si elle restait en marge. Mistral a répondu :
« J'ai résolu ce problème en considérant le blogue
comme un livre à part entière; la première année, je l'ai bâti
comme un roman, privilégiant quelques personnages forts et récurrents,
fignolant la chute. Puis, je l'ai publié sur papier en l'intégrant
à mon cycle romanesque. Ça a fait râler. »
À
la parution de Vacuum, je me souviens avoir compris du
discours médiatique que ce livre n'était, somme toute, que des
fonds de tiroirs, les dernières cartouches tirées par un
paresseux, jeune vieux beau de la littérature. J'en aurais
peut-être pensé la même chose à l'époque, si je l'avais lu
sans le relier à ses autres romans, mais aujourd'hui, après
avoir lu bout à bout toute sa prose, je trouve plutôt qu'en mêlant
ce texte au cycle Vortex Violet , Mistral a réussi à
insuffler un second souffle à celui-ci.
Bien
humblement …
En
ces pages (LQ#130, p. 24), M. André Brochu a reproché au
dernier Mistral, Léon, Coco et Mulligan, de reposer
totalement sur la fin et d'être vide d'intrigue. L'analyse me
semble aussi vraie qu'injuste puisque M. Brochu dit par ailleurs
avoir apprécié cette « belle galerie de portraits »,
regrettant aussitôt l'absence de mouvement. Soit, mais qui a
dit qu'un roman se devait de bouger? C’était d’ailleurs la
manière de Bukowski, qui n’a quasiment écrit que des livres
sans intrigues. Celui qui lit Bukowski se demande toujours
pourquoi il termine son récit là plutôt qu’ailleurs. À cet
égard, que Mistral se soucie de terminer son récit par un
punch me porte plutôt à le louanger.
Au
fond, on se fout du punch, c’est l’atmosphère qui prime,
qui fait de Léon, Coco et Mulligan rien de moins qu’un
page turner. Ce qui m'a vraiment émerveillé, dans ce
livre, c'est le rapport symbiotique qu'il entretient avec Des
souris et des hommes. L'écrivain a su établir entre son
oeuvre et le chef-d'oeuvre de Steinbeck une vraie relation où
Nelligan fait figure de vieux grabataire encombrant une jeunesse
littéraire obsédée de grandeur (symbolisée par les tours) et
plus préoccupée de son passé que soucieuse de son avenir.
L'action n'est pas tout? Mais on a lu des romans avec des
intrigues plus insignifiantes!
Vivement
la suite!
[i] Vacuum,
Trait d'union, 2003, p.153 (Malheureusement, Mistral ne se
fera pas plus explicite à propos de cette fonction…)
[ii] LQ #51, 1988, p. 24-25
Sébastien
Lavoie
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