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Article paru dans le numéro 137, printemps 2010, de la revue Lettres québécoises (pages 10-12).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'écrivain de l'amitié

On aime Mistral pour exactement les mêmes raisons que le voisin le déteste. Et avec la même intensité. Je crois qu'il le fait exprès. Portrait nécessairement inachevé de sa prose.

 

Une interminable gestation

Dès sa première parution, Christian Mistral a été propulsé au Panthéon des écrivains majeurs du Québec. Pourtant, l’auteur réduira lui-même ultérieurement Vamp à une imposture, à un recyclage d'oeuvres poétiques avortées. C'est que Vamp est le premier roman d'un écrivain n'en pouvant plus de sa propre gestation de sept ans, trépignant d'impatience malgré ses tout jeunes vingt-trois ans. Le roman s’est démarqué grâce à un usage abondant de mots recherchés et grâce à son lyrisme. À propos duquel Mistral écrira plus tard :

« Louis [Hamelin] appelait ce que nous faisions “néo-lyrisme”, mais le terme ne m'a jamais entièrement satisfait. Il décrivait la forme, mais pas la fonction du style que nous recherchions. »[i]

Plusieurs critiques de l'époque ont manifesté à Vamp un ébahissement qu’ils auraient préféré pouvoir dissimuler. Jean-Roch Boivin, après avoir raconté qu'il avait eu l'heur de rencontrer Mistral avant de le lire et d'avoir « développé pour lui une antipathie spontanée, virulente et incontrôlable » (ce ne sera pas le dernier à vouloir préciser cela dans un papier littéraire), ajoute tout de suite avoir « succombé à sa prose logorrhéique, opulente, surchargée, baveuse de l'écume des jours et des lectures boulimiques dont elle est nourrie. » « Christian Mistral, l'auteur, est un écrivain de génie […] » « Mais j'ai surtout noté la générosité, l'ampleur du registre, l'arrogance légitime de celui qui a une voix, un ton, une écriture, une santé du verbe […]. Je n'éprouve finalement qu'éblouissement. ».[ii]

Il y a aussi une dimension sociologique évidente dans les réactions des critiques de l'époque, et peut-être dans la réponse du public. C'est que Vamp – et Mistral en général – y va aussi d'une charge contre la génération des baby-boomers. Vamp, en effet, peut être vu comme l'affirmation d'une génération dont on disait à l'époque que, pour la première fois dans l'Histoire, elle n'entendait pas faire mieux que ses parents baby-boomers (dixit ces derniers, bien sûr). Douglas Coupland n'écrira Generation X que trois ans plus tard, mais c'est son livre – et son expression - qu'on a retenu eu égard au conflit de générations. Ce qui ne me dit pas si le discours anti-boomers présent dans Vamp était novateur... À 32 ans, je ne peux en juger étant donné que ce discours est là depuis que mon monde est monde.

Désinvolture et grandeur

L'année suivant la parution de Vamp, soit en 1989, Mistral est déjà de retour sur les rayons des librairies avec un « antiroman », Carton-pâte. Un ensemble de courts textes des plus hétéroclites qui réapparaîtront six ans plus tard, accompagnés de ceux de Papier-mâché avec lesquels ils formeront alors un grand antiroman facétieux, iconoclaste et décontracté publié tête-bêche où l’écriture de Mistral est à l'opposé de celle qu'on lui connaissait jusque-là. « Antiroman », je ne sais pas, mais « antiMistral », certainement. C’est inattendu et c'est brillant, malgré ses dehors broche à foin, donc à éviter si l'on croit que la littérature est trop importante pour se faire triviale…

Peut-on écrire sa grande oeuvre trop tôt?

Le lecteur que je suis a tendance à se faire intégriste à propos de Vautour. C'est que j'ai pleuré en le reposant, et que j'en ai été d'autant marqué que peu de livres m'ont fait pleurer. J'ai été désarçonné par cette prose simple mais nullement candide qui narre, de manière (faussement) maladroite, la fin de vie d'un pauvre gars. Ici, l'artiste a su se mettre à nu avant de dépeindre son sujet. Et ça paraît. Et ça se transmet. Et c'est beau. Mais, heureusement pour l'auteur, ce n'est pas encore un chef-d'oeuvre. Un poil à côté, mais à côté. Là encore, plus que dans Vamp, le thème de l'amitié est central et primordial puisqu'il s'agit d'un hommage à un colocataire, un magnifique looser et une étoile filante aussi belle que passagère. On y voit un cynique, ou encore un « écorché vif », Christian Mistral, être tour à tour intrigué, puis fasciné, assez pour en venir à porter haut dans son cœur celui qui lui paraissait être un idiot rêveur au commencement du récit. Et le lecteur suit la même tangente et est frappé par la tragédie avec la même vigueur que le Mistral du livre.

Troisième opus au cycle

Avec Valium, troisième tome du cycle Vortex Violet, publié dix ans après Vautour, soit en 2000, on est toujours avec le même Mistral. Je parle bien sûr du personnage central du cycle, pas de l'écrivain que je ne connais pas. Il ne renie rien de ce qu'il était, mais il bénéficie désormais, un peu, du filtre des années. C'est que notre narrateur est postérieur à l'action du roman et contemporain à sa parution (2000). En campant le roman l'année suivant la mort de Vautour, Christian Mistral semble enraciner son cycle à la fin des années quatre-vingt.

C'est probablement en lisant Valium que je me suis rendu à l'évidence que l'amitié (ou sa variante, l'éthylique amitié à Montréal) est non seulement le fil conducteur de l'oeuvre de Mistral, mais aussi sa plus grande zone de confort. Même si l’auteur dit ne voir aucune différence entre l’amitié et l’amour (outre quelques broutilles d’ordre sexuel), c’est l’amitié qui prédomine dans toute son œuvre, sauf peut-être dans la deuxième partie de Valium. En effet, dans la première partie du roman, la prose sait se faire discrète pour mieux favoriser le récit, toutefois quand on avance dans celui-ci, il a tendance à se muer en triangle amoureux où ressurgit la propension de l'auteur à plonger dans le lyrisme.

Certains y ont vu un chef-d’oeuvre

Dans Sylvia au bout du rouleau ivre, une novella, Christian Mistral nous revient avec une langue riche mais plus épurée que ce à quoi il nous a habitués. Cela sied très bien à ce récit d'un Godot aussi alcoolique que trash revenu à Montréal sous le prétexte d'enterrer son père, mais désirant, en réalité, retrouver cette ex, Sylvia, qui l'a jadis jeté à la rue. Et on imagine aisément qu'alors, elle était au bout du rouleau.

Sylvia au bout du rouleau ivre pourrait tout aussi bien avoir comme sous-titre métalittéraire : « Pour en finir avec ceux qui voient en moi une copie de Charles Bukowski ». Le texte a été élaboré en un mois, pendant l’hiver 1985, mais il n'a été publié chez XYZ qu'en 2001 après un polissage visant à l’épurer, dit-on. Entretemps, on a lu deux fois cette histoire sous forme de nouvelle. Même dans sa version millénarisée, Sylvia au bout du rouleau ivre suinte l'influence de Bukowski par chacun de ses pores, mais le livre fait surtout la preuve que Mistral a su brillamment dépasser ou contourner le Vieux dégueulasse, parole de bukowskien invétéré. Là encore, le héros préfère revisiter le compagnonnage d'amis de beuverie plutôt que de se tourner vers son vieil amour.

Le vrai du faux

L'année 2003 a vu la naissance d'un essai, Origines, ainsi que d'un quatrième opus du cycle romanesque Vortex Violet, Vacuum. Ce dernier livre prétend que les deux ouvrages ont été écrits concurremment, bien qu'Origines, achevé d'imprimer un mois plus tôt, est muet sur Vacuum. Vacuum est en fait un blogue publié chronologiquement dans lequel Mistral passe une bonne partie de son temps à fuir l'écriture d'Origines, tout en faisant mine de penser inclure Vacuum en annexe d'Origines. Les deux livres ont quelques paragraphes en commun.

Dans Vacuum, Christian Mistral bénéficie du sceau romanesque, mais, comme dans tout le Vortex Violet, il entretient, par la forme et le fond, une confusion constante entre lui-même et son double littéraire. Partant, ses détracteurs peuvent accuser ces romans d'être en fait une biographie (très) mal déguisée. Il est pourtant vain de vouloir savoir sur quelle réalité repose une fiction. Ce à quoi Mistral rétorque, dans Origines :

« Yves Thériault, typique autodidacte, se vantait sur la fin de sa vie de faire baiser des ovins au clair de lune sur la montagne dans ses romans, juste pour se moquer des signifiances éventuelles qu'y trouveraient les étudiants. Comment n'a-t-il pas songé à se prémunir contre tout ce qu'il révélait de lui-même par cet acte accidentel enfantin, et à tout ce qu'il ôtait à l'écrivain? » (p.36)

Dans l'hebdomadaire Voir, Marie-Hélène Poitras demandait à trois écrivains si l'écriture de leur blogue nourrissait leur écriture de fiction ou si elle restait en marge. Mistral a répondu : « J'ai résolu ce problème en considérant le blogue comme un livre à part entière; la première année, je l'ai bâti comme un roman, privilégiant quelques personnages forts et récurrents, fignolant la chute. Puis, je l'ai publié sur papier en l'intégrant à mon cycle romanesque. Ça a fait râler. »

À la parution de Vacuum, je me souviens avoir compris du discours médiatique que ce livre n'était, somme toute, que des fonds de tiroirs, les dernières cartouches tirées par un paresseux, jeune vieux beau de la littérature. J'en aurais peut-être pensé la même chose à l'époque, si je l'avais lu sans le relier à ses autres romans, mais aujourd'hui, après avoir lu bout à bout toute sa prose, je trouve plutôt qu'en mêlant ce texte au cycle Vortex Violet , Mistral a réussi à insuffler un second souffle à celui-ci.

Bien humblement …

En ces pages (LQ#130, p. 24), M. André Brochu a reproché au dernier Mistral, Léon, Coco et Mulligan, de reposer totalement sur la fin et d'être vide d'intrigue. L'analyse me semble aussi vraie qu'injuste puisque M. Brochu dit par ailleurs avoir apprécié cette « belle galerie de portraits », regrettant aussitôt l'absence de mouvement. Soit, mais qui a dit qu'un roman se devait de bouger? C’était d’ailleurs la manière de Bukowski, qui n’a quasiment écrit que des livres sans intrigues. Celui qui lit Bukowski se demande toujours pourquoi il termine son récit là plutôt qu’ailleurs. À cet égard, que Mistral se soucie de terminer son récit par un punch me porte plutôt à le louanger.

Au fond, on se fout du punch, c’est l’atmosphère qui prime, qui fait de Léon, Coco et Mulligan rien de moins qu’un page turner. Ce qui m'a vraiment émerveillé, dans ce livre, c'est le rapport symbiotique qu'il entretient avec Des souris et des hommes. L'écrivain a su établir entre son oeuvre et le chef-d'oeuvre de Steinbeck une vraie relation où Nelligan fait figure de vieux grabataire encombrant une jeunesse littéraire obsédée de grandeur (symbolisée par les tours) et plus préoccupée de son passé que soucieuse de son avenir. L'action n'est pas tout? Mais on a lu des romans avec des intrigues plus insignifiantes!

Vivement la suite!

 

[i] Vacuum, Trait d'union, 2003, p.153 (Malheureusement, Mistral ne se fera pas plus explicite à propos de cette fonction…)

[ii] LQ #51, 1988, p. 24-25

 

Sébastien Lavoie

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