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Article paru dans le numéro 141, printemps 2011, de la revue Lettres québécoises (page 47).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fragments pléniers

Une revue de la nouvelle québécoise à l’aune de l’écriture fragmentaire. C’est bien compris, bien senti, mais trop souvent étouffant.

 

Après avoir précisé en avant-propos qu'elle n'avait retenu que les nouvelles parues en recueil, écartant d'emblée celles qui ne relèvent que de la littérature de genre, et après avoir fait état des divergences entre les commentateurs quant au découpage historique de la nouvelle, l'essayiste nous explique pourquoi elle a choisi les années 1980 à 1995. Ses explications ne sont pas toujours convaincantes, surtout lorsqu'elle fait ce parallèle classique mais douteux avec les deux référendums. Là où elle est plus persuasive, c'est lorsqu'elle donne à voir un graphique montrant l'explosion du nombre de parutions de recueils de nouvelles pendant la période incriminée (explosion similaire à celle qui a eu lieu dans le reste de la francophonie, au demeurant) et lorsqu’elle affirme, à la toute fin du premier chapitre, que «le corpus québécois des années 80-90 […] a des traits qui distinguent la nouvelle de cette période de celle qui la précède [...]» (p. 31).

 

Ironie défragmentée

L’écriture fragmentaire, c’est « l’inachèvement » (p. 46), l’« absence de complétude » (p. 47). Dans la nouvelle, s’évertue-t-elle à nous démontrer, autant sur les plans de la forme et du contenu que dans le macrotexte, le fragment « fait éclater une structure qui, traditionnellement, représente le « Un » par excellence » (p. 64) L’auteure convie André Carpentier qui précise :

[…] dans la famille étymologique du mot fragment, on trouve : fracture, fracas, fragile, fraction, infraction, réfractaire, naufrage, etc. (p. 50)

C'est le propre de l'essai de mettre les points sur les « i », mais je me suis souvent surpris à songer que l'auteure aurait parfois bénéficié de mettre en pratique sa louange du fragment... On a l’impression que toute assertion y est répétée dix fois, et les rappels ne sont pas tous heureux. Combien de fois doit-on lire que la période étudiée a constitué un âge d’or de la nouvelle et à quoi bon entendre soudain (p. 26) que Gilles Pellerin se porte en faux par rapport à cette assertion? Si je suis là à vous parler d'un essai et de deux récits, c’est  parce que je n'ai pas de recueils de nouvelles à me mettre sous la dent. Les faits sont incontournables et les nuances parfois inutiles, même dans un essai.

L'auteure semble parfois vouloir nous convaincre du bien-fondé du recours au fragment, responsable d'un souffle nouveau dans l'univers de la nouvelle; ce faisant, elle enfonce des portes souvent ouvertes avec une naïveté quelquefois étonnante : «Le fait que la nouvelle soit à l'image d'un monde qui bouge et qui change à toute vitesse ne signifie pas que celle-ci puisse être écrite à toute vitesse, de même qu'elle ne peut pas être lue à toute vitesse» (p. 66) Comme disait Annie Hall : «Ah ben dis donc!»

Ce livre constitue tout de même un bon état de la situation, car Mme Minelle semble avoir tout lu, tout vu, tout compris. Mais elle manque de structure et on préférerait un condensé dans une éventuelle livraison du Sélection du Reader's digest...

 

Sébastien Lavoie

Cristina Minelle, La nouvelle québécoise (1980-1995) Portions d'univers, fragments de récits, Québec, L'instant même, 2010, 240 pages, 29,95 $

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