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Article paru dans le numéro 135, automne 2009, de la revue Lettres québécoises (page 18).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux meurtres et un faux coupable

 

Julie Mazzieri est née au Québec en 1975. Elle a étudié et enseigné à l’université McGill et elle vit actuellement en Corse. Son premier roman, publié en France, est une réussite.

 

Le roman commence par le meurtre de l’idiot du village: «En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. Le maire et son adjoint.» (p. 9) Mais même si, quelque temps après, un fermier trouve un autre cadavre dans un fossé, celui d’une femme, il ne s’agit ni d’un thriller ni d’un roman policier. Personne au village ne saura ce qu’il est advenu de l’idiot et personne ne découvrira ni l’identité de la femme ni les circonstances de sa mort. Les meurtres sont plutôt ici des prétextes pour dépeindre les mœurs des habitants du village et surtout pour illustrer le fonctionnement de la machine à rumeurs. Car ce qui est au centre du roman, ce n’est pas la recherche d’un coupable, mais la manière dont la rumeur populaire peut en désigner un.

 

La force pernicieuse de la rumeur

Quelques semaines avant les meurtres, un fermier a engagé un ouvrier agricole, Paul Barabé, venu à la campagne dans le but de «se refaire». C’est lui que la rumeur ne tardera pas à désigner comme le coupable. Même si le maire, pour se disculper, essaie d’abord de faire porter le blâme du meurtre de la femme par l’idiot, en laissant entendre que la «disparition» de ce dernier est louche, c’est de Paul Barabé dont tous se méfient. Il est étranger au village et il a eu un bec-de-lièvre qui a été corrigé, mais qui lui a tout de même «laissé une gueule un peu de travers - une gueule - «pas claire» à cause du perpétuel sourire narquois qu’il arbor[e] malgré lui» (p. 23). Le discours sur la tombe de l’idiot est un roman sur l’intolérance, sur la bêtise et sur la désignation arbitraire d’un bouc émissaire. C’est aussi un roman sur la culpabilité. Alors que le maire n’exprime aucun remords, son adjoint, par contre, est rapidement submergé par la culpabilité et une anxiété morbide qui lui feront peu à peu perdre la tête.

 

Une atmosphère étrange

Julie Mazzieri a réussi à créer une atmosphère inquiétante à partir de personnages de la vie de tous les jours. Le lecteur se retrouve dans la même position qu’une citadine nouvellement installée au village qui, très vite, s’y sent mal à l’aise, mais ne sait pas dire pourquoi. Les villageois mènent une vie ordinaire et ne sont pas méchants, mais ils sont ignorants, fermés et obtus. On les devine capables du meilleur comme du pire. Ils peuvent à la fois organiser un enterrement à l’inconnue trouvée morte dans le fossé et incendier la grange du père Fouquet pour inciter Paul Barabé à partir.

Julie Mazzieri travaille avec le non-dit, le ressenti, le sous-jacent et elle parvient à se tenir en équilibre sur la ligne souvent floue qui sépare les apparences de la réalité. Ses phrases sont courtes et vont à l’essentiel, ainsi qu’en témoigne l’incipit cité plus haut. C’est vraiment très bon. On en redemande.

 

Josée Bonneville

Julie Mazzieri, Le discours sur la tombe de l’idiot, Paris, José Corti, 2008, 256 p., 29,95$

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