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Article paru dans le numéro 130, été 2008, de la revue Lettres québécoises (page 21).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un roman baroque

Balistique de l’hyperlien rappelle à la fois Oulipo, par son ludisme exacerbé, et le Nouveau Roman, par la précision des descriptions et l’importance de l’objet.

 

Un roman à la structure complexe

Le premier roman de Pierre Marmiesse publié au Québec (l’auteur, né à Paris, vit au Québec depuis 2004) est un roman rigoureusement construit où les destins de plusieurs personnages s’entrecroisent sur plusieurs continents et pendant plusieurs décennies. Ces personnages sont des monomanes qui se consacrent à d’étonnantes et improbables entreprises dans lesquelles ils déploient une grande créativité: l’un dirige un oligopole, Libravin, qui associe les livres et les vins («Le pavillon d’or de Mishima associé à un vin d’Entraygues», par exemple, p. 265); un autre raconte, sur un blogue, son soi-disant tour du monde en vélo, puis en bateau, alors qu’il pédale et rame au CEPSUM (la fiction et la réalité s'imbriquent ici de manière magistrale); une artiste invente une nouvelle science et fonde une entreprise, Burobana unlimited, qui conseille les gens après avoir fait l’analyse de leur bureau (le président américain, le dalaï lama, le pape, entre autres, sont ses clients); un musicien compose une symphonie, la 51, à partir de ce qu’il note et enregistre lors de ses trajets quotidiens dans l’autobus 51 (ses notes à ce sujet ressemblent à des équations mathématiques); etc. Le caractère obsessionnel de tous ces personnages, comme de bien d’autres, culmine chez un homme congédié à la suite de la buranalyse de Burobana; il se donne le défi d’occuper successivement, et dans l’ordre, les 89 sièges de la chapelle du Bon-Pasteur où il compte assister à autant de concerts (le jour où la symphonie 51 y est jouée et qu’une partie de la salle a été transformée en autobus, il perd connaissance!). 

Un roman ludique

Ce roman ludique, n’en doutons pas, relève du délire. Son humour, qui passe par des jeux de mots (Fous semblants) et par des métaphores (la langue des ados est «un chant choral complexe d’onomatopées, rires et jurons, scandé de O. K.», p. 151) et des comparaisons loufoques («Son ego enfle comme un foie d’oie gavée de confiance en soi», p. 318-319), se fait parfois ironique (le fondateur de Libravin est promu Immortel alors qu’il lit peu et n’a écrit que sa thèse, Maigret l’alcoolique) et se teinte parfois de noir (l’exemplaire 911 d’un sac à main à tirage limité a fourni la date des célèbres attentats aux membres américains d’Al-Qaïda). Il s’alimente, de plus, à de nombreuses références historiques et culturelles qui vont du simple clin d’œil à la mention explicite (un assassin, qui fonde une troupe de théâtre en prison, ne consent à monter Huis clos qu’une fois libéré!).

Bref, on ne s’ennuie pas à la lecture de ce roman brillant dont le délire est rigoureusement orchestré. N’y cherchez pas d’émotion, cependant. Il faut le lire comme on jouerait à un jeu complexe. Le ludisme est à la fois sa force et sa pierre d’achoppement.

 

 

Josée Bonneville

Pierre Marmiesse, Balistique de l’hyperlien, Montréal, Leméac, 2007, 336 p., 28,95$.

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