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Article paru dans le numéro 124, hiver 2006, de la revue Lettres québécoises (page 20).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emma Bovary, vraiment?

L’arrière-petite-fille n’est qu’un pâle reflet de son aïeule.

Une comparaison inévitable

Il faut de l’audace pour évoquer Emma Bovary, l’une des plus célèbres héroïnes de la littérature française, car la comparaison avec le roman de Flaubert devient dès lors inévitable.

Qu’ont donc en commun Emma et Béatrice, l’héroïne de Marcoux? Les deux sont mariées, insatisfaites et commettent l’adultère. Mais alors qu’Emma s’ennuyait auprès d’un mari niais, dans un  village peuplé de gens insipides, Béatrice vit à Montréal et travaille dans une institution de crédit; elle est davantage menacée de surmenage que d’ennui. Son mari est cadre supérieur, ce qui leur assure un confort matériel douillettement bourgeois. Béatrice aime son mari qui le lui rend bien. Le hic, c’est qu’il est si occupé qu’il oublie de lui faire l’amour. Quand il part travailler en Afrique pour quelques mois, elle en profite pour prendre un amant. Au contraire d’Emma, elle ne court donc aucun risque. D’ailleurs, personne ne lui reproche son adultère si ce n’est une certaine Quartz Rose, qui est un personnage caricatural. En fait, Béatrice manque cruellement d’épaisseur en comparaison d’Emma qui, on le sait, est un personnage riche et complexe qui a même donné son nom à un comportement, le bovarysme, consistant à nier la réalité pour se complaire dans le rêve. Béatrice rêve, mais reste pragmatique, et sa vie ne basculera pas dans la tragédie.

Une vision manichéenne

Le roman prône l’affranchissement d’une morale trop frileuse par rapport à la sexualité, mais il le fait en insistant lourdement sur une autre morale maintes fois répétée: pour se sentir vivant, il faut faire l’amour. Conséquence: sa vision est manichéenne. Les «bons» sont ceux qui aiment faire l’amour et les «méchants», les autres, c’est-à-dire les femmes qui n’aiment pas le sexe et les hommes trop lâches pour séduire les femmes et les baiser. Les «bons», ce sont Béatrice et Charles (qui n’est pas le mari, comme chez Flaubert, mais l’amant de l’héroïne), Emmanuel, le père de Charles, et sa femme, Éva, ainsi que Louise, l’amie de Béatrice qui envie sa liaison. Les «méchants», eux, appartiennent à  l’Association d’aide pour les hommes amoureux anonymes, un regroupement d’hommes divorcés qui aiment les femmes, mais ne savent  comment s’y prendre avec elles, et à un groupe de croissance personnelle, Féminine singulière, composé de femmes qui «ont peur des hommes» (p. 233) et cherchent à se purifier des «souillures mâles» (p. 224) en s’adonnant à des pratiques ésotériques. Bref, les personnages sont jugés en fonction de leur comportement sexuel, ce qui est bien mince! 

Le tout est émaillé de nombreuses références littéraires justifiées par le fait que Charles détient une maîtrise en littérature. Comme si le romancier avait cherché à donner de la profondeur à son roman en faisant appel à ceux des autres. Dommage! parce que Bernard Marcoux sait écrire. Les scènes érotiques sont narrées de manière sensuelle et le roman renferme de belles pages sur les saisons et sur l’hiver québécois.

 

Josée Bonneville

Bernard Marcoux, L’arrière-petite-fille de Madame Bovary, Hurtubise HMH, coll. «amÉrica», 2006, 336 pages, 27,95$.

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