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Article paru dans le numéro 129, printemps 2008, de la revue Lettres québécoises (page 15).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un interrogatoire sans questions et un thriller sans suspense

Un jardinier expose à un enquêteur les faits qui lui permettront d’élucider le mystère de la disparition de 27 personnes dans un village. Élucider? Pas sûr!

 

Pendant ses études universitaires en biologie et en botanique, le narrateur reçoit la visite de M. Chaos, un immunologiste qui lui offre de réaménager d’immenses jardins situés sur une propriété qu’il vient d’acquérir et qui a été laissée à l’abandon. Le nouveau jardinier emploie son premier été à défricher le terrain couvert d’arbres, et son premier hiver, à faire des plans pour le jardin et à cultiver, dans une serre, les arbustes et les fleurs qu’il veut y transplanter au printemps. Mais, le moment venu, M. Chaos lui propose un tout autre travail. Une de ses amies, Mme Lacroix, qui souffre d’une tumeur et vient d’apprendre qu’il lui reste moins d’un an à vivre, lui a demandé de l’aider à réaliser un désir auquel s’opposent les règlements municipaux: être enterrée non pas au cimetière, mais au pied d’une statue à l’effigie de son mari, sur la place du village. La réalisation de ce désir se bute à divers obstacles, et M. Chaos sollicite l’aide de son jardinier, qui accepte. C’est le point de départ d’une série de disparitions de cadavres et de manipulations génétiques sur des bactéries responsables de l’odeur des corps en décomposition. La précision des détails techniques donnés alors par le narrateur contribue à la vraisemblance du récit, mais leur abondance devient lassante, à la longue, et ce, même si le narrateur, vers la fin de son récit, la justifie.

 

Une mécanique (trop) bien huilée

En fait, le récit est mené d’une manière extrêmement rigoureuse et se présente comme une mécanique bien huilée. Mais ce qui pourrait être une qualité est ici un défaut: le récit manque d’âme et apparaît désincarné. Le fait que le village ne soit ni nommé (sauf de manière métaphorique) ni situé accentue cette impression. Mais c’est la langue du narrateur qui pose  surtout problème. Celui-ci emploie une langue très écrite, sans trace d’oralité (il est pourtant en train de parler à quelqu’un), une langue neutre, sans couleur et sans saveur.

 

Par ailleurs, la manière dont le roman est structuré empêche tout suspense. Dès la deuxième page, le jardinier dit à l’enquêteur: «Vous n’aurez pas l’occasion de poser des questions, qui seraient d’ailleurs inutiles, car, une fois toute l’histoire déballée, vous connaîtrez toutes les réponses que je peux apporter aux questions que vous avez en tête et même à celles que vous ne savez pas encore devoir poser» (p. 12-13). Le lecteur, ainsi placé dans la position d’apprendre l’existence d’un mystère en même temps que la solution lui en est révélée, est privé du plaisir de vivre un suspense. Ce n’est que vers la fin du roman, à la lumière d’un retournement de situation, qu’un autre mystère apparaît là où il ne l’attendait pas. La vérité, si limpide jusque-là, se brouille, et les certitudes sont ébranlées. Ce jeu sur la vérité et le mensonge arrive cependant bien tard. Le suspense, en fin de compte, commence là où le roman s’achève.

 

Josée Bonneville

 

Francis Malka, Le jardinier de monsieur Chaos, Montréal, Hurtubise HMH, coll. «AmÉrica», 2007, 184 p. 19,95$

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