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Article paru dans le numéro 143, automne 2011, de la revue Lettres québécoises (page 34).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une morosité qui a du charme

Et puis pourquoi, déjà, que l'on ne se couche pas par terre et que l'on ne se laisse pas mourir d'inanition?

Christophe explique ce qui tenaille tous les protagonistes de ces histoires en parlant de la pyramide de Maslow : « Tu manges à ta faim. Tu as un toit sous lequel dormir. Ta vie n'est pas directement menacée. Tes besoins primaires sont comblés. » (p. 32) Éric, de son côté, n'en a «rien à foutre des pyramides» (p. 32); il n'est pas heureux.

Et si la vie se résumait à savoir emballer des cadeaux, à savoir «parler aux gens et faire des tartes aux pommes » (p. 49), s'interroge pour sa part Camille. Camille qui a pensé au moins une fois aller s'asseoir dans le garde-robe et refermer la porte : « Dans l'obscurité, j'aurais relevé mes genoux. J'aurais enfoui ma tête entre mes bras. » (p. 69) « Il arrive que les choses et les êtres ne soient pas au bon endroit. On n'y peut rien. » (p. 111) « La morale [...], c'est ravale. Ravale, ma vieille. » (p. 148)

Du bonbon acidulé

Trente et une petites vignettes aux titres anodins, simplement descriptifs. Vignettes finement ciselées, à la fois lâchement et solidement imbriquées, composent un recueil où vont et viennent un petit nombre de personnages aux prénoms banals, qui pourraient tous s'appeler Chose. Ils communiquent peu, sont faussement détachés de tout. Ils sont les réels survivants d'une apocalypse qui ne s'est jamais donné la peine de se concrétiser. Et ils ne savent pas si le chant des baleines n'est pas, au fond, l'expression d'une profonde détresse.

Lorsqu'ils mangent en groupe et que quelqu'un fait une blague, c’est assez important pour qu’un personnage consigne que tout le monde rit en une phrase qui fait tout le paragraphe1.

Et quand ils mangent ensemble, ils ne font pas que mastiquer. Des fois, ils racontent des histoires, souvent avec des animaux. Souvent morbides. Mais ils ne semblent pas obsédés par l'idée de leur mort pour autant. Ils vivent de la même façon qu'ils jouaient à Destin : « La plupart du temps, nous ne finissions pas la partie entamée. Nous nous arrêtions avant d'atteindre les maisons de retraite. » (p. 53) Ils ne sont pas normaux, disent-ils.

Ils n'ont pas de nom de famille, mais on se rend bien compte que ce sont tous des Ducharme. Des adultes, oui, mais d'abord des enfants avec des besoins d'enfants lâchés dans un monde où, lorsqu'ils rencontrent un « étudiant », celui-ci se met à parler « de dépression et de rêves accessibles » (p. 100).

La sobriété de la plume tranche ici avec la dureté du propos. La parenté avec le célèbre monsieur au visage éternellement juvénile s'établit via l'univers mental dans lequel vivent les protagonistes, et non par l'écriture, beaucoup plus sobre que celle du grand écrivain. Le mot n'est jamais recherché. Il est toujours juste mais jamais spectaculaire. Et la phrase est souvent simple et faite avec doigté.

Ce livre fait partie des trop peu nombreuses petites douceurs qui existent ici-bas. En attendant l'apocalypse…

1. p. 145

Sébastien Lavoie

 

Fannie Loiselle, Les enfants moroses, Montréal, 2011, Marchand de feuilles, 148 p. 19,95 $

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