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Article paru dans le numéro 132, hiver 2009, de la revue Lettres québécoises (page 19).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sauver sa peau ou servir le bien commun?

Francois Lepage expose cette alternative dans un récit rondement mené.

 

Un dilemme

Le dilemme du prisonnier se pose lorsque quelqu’un doit choisir entre un comportement individualiste et un comportement coopératif. Imaginons deux suspects confrontés aux options suivantes: s’ils se dénoncent mutuellement, chacun écopera de cinq ans de prison; si un seul dénonce l’autre, le dénonciateur sera libre et le dénoncé passera dix ans en prison; si aucun ne dénonce l’autre, chacun sera incarcéré un an.

Francois Lepage illustre brillamment ce dilemme qui se pose dans d’innombrables situations. Sa force est de ne pas le faire d’une manière didactique, mais dans un récit fort bien mené où des allusions à la physique théorique en côtoient d’autres à Homer Simpson et à Snoopy.

 

Quatre personnages

Le récit est porté par quatre personnages très éloignés les uns des autres, autant géographiquement que culturellement, ce qui permet à François Lepage de ratisser large. L’un d’eux, Martin Benoît, est un professeur du réputé Glendon College de Pennsylvanie dont la vie bascule après la publication, en juin 2001, d’un article dont les commentateurs ne retiennent que la phrase suivante: «L’islam est une société certainement plus solide que la société américaine» (p. 110). Après le 11 septembre, son texte prend évidemment une dimension politique et alimente la paranoïa ambiante. Aggravé par un voyage en Iran, il lui vaut, en octobre 2001, une plainte en vertu du Patriot Act. Les autres protagonistes sont Laetitia, une militante environnementaliste qui gère un projet humanitaire en Afghanistan,  Pierre Maurice, une «petite crapule» (p. 59) qui a fondé une ONG qui lui sert de couverture pour faire du trafic de drogue, d’armes et même d’enfants, et enfin Ahmed Morghad, un mollah afghan prêt à tout pour servir Allah.

Beaucoup de sarcasme

Le dilemme du prisonnier est un roman de moraliste dans le sens le plus noble du terme. Dans la lignée de La Rochefoucauld et de Montesquieu. Un roman qui affirme l’impérieuse nécessité de la coopération entre les êtres humains et qui dénonce, à l’aide du sarcasme, plusieurs formes d’égoïsme. Un sarcasme qui fait souvent sourire et parfois rire jaune. Si le système judiciaire, les religions et l’aide humanitaire, entre autres, sont proprement égratignés, c’est le milieu universitaire qui semble la cible privilégiée de François Lepage, lui-même un universitaire. Il aborde  avec cynisme la question des rapports de séduction entre les professeurs et les étudiants et étudiantes (il faut se prémunir contre les tentatives de suicide des premiers et les crises d’hystérie des secondes) et ne ménage ni les administrateurs soucieux de l’image de l’institution, ni les nouveaux étudiants dont l’intégration confine «à la guerre civile» (p. 74), ni les parents  qui achètent les diplômes de leurs enfants, ni les professeurs qui considèrent les gestionnaires comme des semeurs d’«embûches sur la route qui les mène à la gloire intellectuelle» (p. 78). Ses phrases semblent taillées au scalpel. Ça grince et c’est terriblement efficace!

 

Josée Bonneville

François Lepage, Le dilemme du prisonnier, Montréal, Boréal, 2008, 160 p., 18,75$.

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