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Article paru dans le numéro 121, printemps 2006, de la revue Lettres québécoises (pages 20-21).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Shopping amoureux

Aimer et consommer : même combat?

Dès les premières lignes, Sophie Lepage associe objets de consommation courante et objets amoureux: «Ce jour-là, Marie s’enticha d’une kyrielle de bagatelles. Parmi elles, une exquise veste bleue et un charmant jeune homme.» (p. 7). Son roman repose sur le postulat que chacun cherche l’âme soeur de la même manière qu’il magasine. Ainsi, Philippe, le «charmant jeune homme» du début est un consommateur averti; il fait son «shopping amoureux» (p. 133) comme son shopping tout court: il prend le temps de choisir et dresse minutieusement des listes de critères avant d’acheter quoi que ce soit. Daphnée, la meilleure amie de Marie, doute constamment de ses choix; elle regrette ses achats  et change souvent … d’amant. Marie, elle, qui est une journaliste à la pige, travaille aussi comme «professionnelle du lèche-vitrine» (p. 39); elle a obtenu le contrat de dénicher, dans les magasins, des objets originaux qui sont par la suite présentés aux lectrices d’un magazine féminin. Dans sa vie privée, quand elle voit un objet qui lui plaît, elle ne l’achète pas, mais en rêve, qu’il s’agisse d’une veste, d’un chiot, d’une auto ou… d’un jeune homme; même si elle croise celui-ci à plusieurs reprises, elle n’ose pas lui parler. Pour d’autres personnages, la consommation apparaît comme un dérivatif. Ainsi, Claudia, l’ex de Philippe, et Valérie, l’amie du  coloc de Philippe, se lancent dans des achats compulsifs pour se consoler, la première d’avoir perdu l’homme de sa vie et la seconde de ne pas avoir réussi à se faire aimer de lui. En somme, le magasinage et l’amour constituent les deux pôles essentiels de la vie des personnages.

Un roman ludique

Le roman cherche-t-il à dénoncer le fait que la société de consommation a tout envahi, y compris l’espace amoureux, réduisant ainsi les autres à de simples objets de consommation? On peut certes le déduire des aventures de ces jeunes adultes montréalais qui ne cherchent plus l’amour éternel, comme leurs aînés, et ont compris que l’amour est un produit périssable offert sans garantie prolongée. Ainsi, Philippe ne cherche pas la «femme de sa vie, [mais] plutôt celle de sa prochaine tranche de vie» (p. 50) qu’il évalue à quinze ans environ, la durée de vie d’un électroménager, quoi! Mais ce roman n’est ni didactique ni moralisateur et il ne cherche pas à ébranler les consciences. Il est, au contraire, léger, divertissant. Même si la quête amoureuse des personnages n’est pas exempte de souffrance, elle s’apparente à un jeu, jeu de cache-cache, de colin-maillard, de je-te-cherche-et-te-trouve-ou-pas. À preuve les très nombreuses coïncidences qui émaillent le récit. Ailleurs, elles seraient agaçantes; ici, elles font sourire. À preuve, aussi, les quiproquos amusants: entre le lit de ses rêves et la femme idéale pour Philippe, entre un jeune homme qui ne plaît pas à Marie et une Lada usagée, entre l’homme idéal et un vibrateur pour Valérie. 

Le roman est composé de 46 chapitres très courts (deux  à trois pages en moyenne) qui s’enchaînent comme des vidéo-clips. Leurs titres renvoient souvent aux objets qui peuplent l’univers du roman et ils ne sont pas dénués d’humour: «La veste bleue, les sous noirs et les nouilles orange» (p. 71) ou «Les petits pois froids et l’aura» (p. 109). Sophie Lepage écrit pour des magazines. C’est sans doute là qu’elle a appris à éviter les fioritures inutiles. Terriblement efficace! Ça se déguste comme une crème glacée aux pistaches par un beau soir d’été.

 

Josée Bonneville 

Sophie Lepage, Lèche-vitrine, Montréal, Les Éditions Triptyque, 2005, 147 p., 19,00$

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