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Aimer
et consommer : même combat?
Dès les premières lignes, Sophie Lepage associe objets de consommation
courante et objets amoureux: «Ce jour-là, Marie s’enticha
d’une kyrielle de bagatelles. Parmi elles, une exquise veste
bleue et un charmant jeune homme.» (p. 7). Son roman repose sur
le postulat que chacun cherche l’âme soeur de la même manière
qu’il magasine. Ainsi, Philippe, le «charmant jeune homme»
du début est un consommateur averti; il fait son «shopping
amoureux» (p. 133) comme son shopping tout court: il prend le
temps de choisir et dresse minutieusement des listes de critères
avant d’acheter quoi que ce soit. Daphnée, la meilleure amie
de Marie, doute constamment de ses choix; elle regrette ses
achats et change
souvent … d’amant. Marie, elle, qui est une journaliste à
la pige, travaille aussi comme «professionnelle du lèche-vitrine»
(p. 39); elle a obtenu le contrat de dénicher, dans les
magasins, des objets originaux qui sont par la suite présentés
aux lectrices d’un magazine féminin. Dans sa vie privée,
quand elle voit un objet qui lui plaît, elle ne l’achète
pas, mais en rêve, qu’il s’agisse d’une veste, d’un
chiot, d’une auto ou… d’un jeune homme; même si elle
croise celui-ci à plusieurs reprises, elle n’ose pas lui
parler. Pour d’autres personnages, la consommation apparaît
comme un dérivatif. Ainsi, Claudia, l’ex de Philippe, et Valérie,
l’amie du coloc
de Philippe, se lancent dans des achats compulsifs pour se
consoler, la première d’avoir perdu l’homme de sa vie et la
seconde de ne pas avoir réussi à se faire aimer de lui. En
somme, le magasinage et l’amour constituent les deux pôles
essentiels de la vie des personnages.
Un roman ludique
Le roman cherche-t-il à dénoncer le fait que la société de
consommation a tout envahi, y compris l’espace amoureux, réduisant
ainsi les autres à de simples objets de consommation? On peut
certes le déduire des aventures de ces jeunes adultes montréalais
qui ne cherchent plus l’amour éternel, comme leurs aînés,
et ont compris que l’amour est un produit périssable offert
sans garantie prolongée. Ainsi, Philippe ne cherche pas la «femme
de sa vie, [mais] plutôt celle de sa prochaine tranche de vie»
(p. 50) qu’il évalue à quinze ans environ, la durée de vie
d’un électroménager, quoi! Mais ce roman n’est ni
didactique ni moralisateur et il ne cherche pas à ébranler les
consciences. Il est, au contraire, léger, divertissant. Même
si la quête amoureuse des personnages n’est pas exempte de
souffrance, elle s’apparente à un jeu, jeu de cache-cache, de
colin-maillard, de je-te-cherche-et-te-trouve-ou-pas. À preuve
les très nombreuses coïncidences qui émaillent le récit.
Ailleurs, elles seraient agaçantes; ici, elles font sourire. À
preuve, aussi, les quiproquos amusants: entre le lit de ses rêves
et la femme idéale pour Philippe, entre un jeune homme qui ne
plaît pas à Marie et une Lada usagée, entre l’homme idéal
et un vibrateur pour Valérie.
Le roman est composé de 46 chapitres très courts
(deux à trois
pages en moyenne) qui s’enchaînent comme des vidéo-clips.
Leurs titres renvoient souvent aux objets qui peuplent
l’univers du roman et ils ne sont pas dénués d’humour: «La
veste bleue, les sous noirs et les nouilles orange» (p. 71) ou
«Les petits pois froids et l’aura» (p. 109). Sophie Lepage
écrit pour des magazines. C’est sans doute là qu’elle a
appris à éviter les fioritures inutiles. Terriblement
efficace! Ça se déguste comme une crème glacée aux pistaches
par un beau soir d’été.
Josée
Bonneville
Sophie Lepage, Lèche-vitrine, Montréal,
Les Éditions Triptyque, 2005, 147 p., 19,00$
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