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Article paru dans le numéro 129, printemps 2008, de la revue Lettres québécoises (pages 14-15).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si la «vraie» vie était comme ça…!

Gaétan Leboeuf a écrit un roman fort sympathique, un roman plus beau que la vie.

 

Ce qui nous est donné à lire, avec Bébé et bien d’autres qui s’évadent, c’est le récit qu’Alice fait des trois années qu’elle vient de vivre Aux racines de la santé, le restaurant végétarien où elle travaille. Elle nous parle de sa vie quotidienne de serveuse, avec des clients parfois exigeants, parfois bizarres, mais surtout des autres employés et de leur passé, souvent lourd: Mohi, l’ingénieur obligé de s’exiler en catastrophe du Bangladesh; Alvaro, l’ancien caporal d’une milice privée qui a fini par le terroriser, en Équateur; Parmal, le Tamoul professeur de géographie devenu aide-cuisinier à Montréal; Emma, l’ancienne junkie qui a passé trois ans dans un centre d’accueil et qui aime bien ponctuer la conversation de proverbes; Hok, le plus jeune de la bande, un boute-en-train qui adore écrire des contes et ne s’est pas remis de la mort de son jumeau, etc. Alice elle-même a connu une année difficile avant d’entrer au restaurant: elle a perdu sa mère et sa belle-mère dans un accident de la route et s’est séparée de son mari René peu de temps après. Heureusement qu’il y a Bébé (avec un grand B), le fœtus qu’Alice porte, sa consolation et sa joie. Foetus exceptionnel, Bébé ne vient pas au monde au bout de neuf mois. «Avide de connaissances» (p. 194), il apprend tout de même à lire (il raffole des livres d’histoire) et à écrire (il communique avec les autres en écrivant sur la face interne du ventre de sa mère).

 

Une complicité chaleureuse

Le charme, le grand charme du roman, tient à la chaleureuse amitié et à la complicité qui unissent les personnages. Les deux seuls personnages antipathiques du roman, Eugène, l’austère gérant dit le caporal, et Solange, la cuisinière qui met volontairement des couteaux tranchants dans le bac à vaisselle de Hok, finissent par en être évincés. On se réjouit, le temps des 250 pages, de vivre dans un monde où l’entraide et la solidarité sont à l’honneur. Même le patron est sympathique, lui qui se montre digne du surnom que lui ont donné ses employés: Dieu. Tel un dieu compatissant et sage, en effet, cet ancien travailleur social veille sur eux.

 

La faiblesse du roman, c’est … la même chose. Tout cela est tellement sympathique qu’une fois le livre refermé, on ne peut s’empêcher de se dire que c’est trop beau pour être vraisemblable. Que c’est, malheureusement, juste un roman. Gaétan Leboeuf est un écrivain qui maîtrise parfaitement son art. Les multiples personnages et actions du récit s’insèrent dans un univers très cohérent, et sa plume est très habile. Qui  plus est, il aborde plusieurs aspects de la vie contemporaine qui suscitent l’intérêt: l’obsession de la bouffe santé (certains passages à ce sujet sont très drôles), l’immigration, la privatisation de l’eau, etc. Je ne me suis pas ennuyée une seconde en lisant son roman, mais je me demande si les deux romans jeunesse qu’il a écrits n’ont pas déteint sur son premier roman adulte. Quelque chose dans le ton me le donne à penser.

Ne vous privez surtout pas, néanmoins, du plaisir de lire un roman qui vous réconciliera avec la vie. Garanti!

Josée Bonneville

 

Gaétan Leboeuf, Bébé et bien d’autres qui s’évadent, Montréal, Triptyque, 2007, 276 p. 23$.

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