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Article paru dans le numéro 127, été 2009, de la revue Lettres québécoises (page 18).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand l’enfance engendre la peur d’aimer

Une femme fuit ses amants à défaut de pouvoir échapper à son enfance.

Beaucoup de romanciers contemporains, me semble-t-il, construisent leurs romans à partir des deux prémisses suivantes, devenues depuis longtemps des évidences: d’une part, la pensée fonctionne par associations plutôt que de manière linéaire et, d’autre part, l’enfance détermine la vie adulte. Ces prémisses les conduisent à adopter une structure où le présent et le passé alternent de manière à révéler la blessure passée à l’origine du comportement névrotique actuel du personnage principal. Chuchotements n’échappe pas à cette pratique devenue fort courante. La narratrice «pioche des morceaux au hasard» (p. 29), les chapitres du roman se succèdent dans un apparent désordre et «Le puzzle se reconstruit» (p. 29) peu à peu (la métaphore du puzzle aussi est très fréquente).

 

Dans son cas, il s’agit de comprendre pourquoi elle abandonne ses amants sitôt qu’ils s’attachent à elle, pourquoi «Plus [elle] aime les gens, plus [elle] les fui[t]» (p. 65). Ainsi, dès le deuxième chapitre, elle quitte, au début de sa grossesse, le père du fils qu’elle porte en elle. Cette scène du départ sera par la suite maintes fois rejouée. Le roman, en effet, évoque plusieurs relations amoureuses dont le point commun est la rupture à plus ou moins brève échéance. Ces relations «réveillent les hurlements du passé» (p. 86), et des bribes d’enfance surgissent de la mémoire de la narratrice et font comprendre le pourquoi de sa fuite incessante. 

 

Le roman fait bien saisir le drame de la narratrice. Tout est perçu de son point de vue et, en pratique, elle est le seul personnage du roman dans la mesure où les autres apparaissent comme des fantômes qui la hantent ou avec lesquels elle n’arrive pas à communiquer. Son fils Christophe, par exemple, est longtemps resté muet. Le fait que, à part ce fils et un certain Pierre, les personnages ne soient pas nommés, mais identifiés par leur relation à la narratrice («la mère», «le beau-père», «le grand frère», etc.) accentue cette impression. Les amants sont réduits à des «tu» ou des «il», et ce sont souvent les objets et les lieux qui permettent de les reconnaître.

 

L’auteure excelle d’ailleurs à décrire ces lieux, ainsi que les scènes qui s’y déroulent, avec juste ce qu’il faut de détails pour en faire saisir l’essentiel. Par petites touches, à l’aide de phrases courtes, souvent infinitives ou nominales, parfois réduites à un seul mot, elle les recrée d’une manière précise et souvent sensuelle: «Tout est vert et bleu. Paisible. Devant moi une grande pelouse.» (p. 32).  Son style s’accorde à la retenue du personnage dont le désarroi est palpable mais toujours contenu. Claude Jacqueline Herdhuin ne raconte pas tant une histoire qu’elle en dépeint les facettes les plus susceptibles d’en révéler le caractère dramatique. C’est plutôt réussi.

 

Josée Bonneville

Claude Jacqueline Herdhuin, Chuchotements, Québec, L’instant même, 2006, 120 p., 18$.

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