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Quand
l’enfance engendre la peur d’aimer
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Une
femme fuit ses amants à défaut de pouvoir échapper à son
enfance.
Beaucoup de romanciers contemporains, me semble-t-il, construisent leurs
romans à partir des deux prémisses suivantes, devenues depuis
longtemps des évidences: d’une part, la pensée fonctionne
par associations plutôt que de manière linéaire et, d’autre
part, l’enfance détermine la vie adulte. Ces prémisses les
conduisent à adopter une structure où le présent et le passé
alternent de manière à révéler la blessure passée à
l’origine du comportement névrotique actuel du personnage
principal. Chuchotements n’échappe pas à cette
pratique devenue fort courante. La narratrice «pioche des
morceaux au hasard» (p. 29), les chapitres du roman se succèdent
dans un apparent désordre et «Le puzzle se reconstruit» (p.
29) peu à peu (la métaphore du puzzle aussi est très fréquente).
Dans son cas, il s’agit de comprendre pourquoi elle abandonne ses
amants sitôt qu’ils s’attachent à elle, pourquoi «Plus
[elle] aime les gens, plus [elle] les fui[t]» (p. 65). Ainsi, dès
le deuxième chapitre, elle quitte, au début de sa grossesse,
le père du fils qu’elle porte en elle. Cette scène du départ
sera par la suite maintes fois rejouée. Le roman, en effet, évoque
plusieurs relations amoureuses dont le point commun est la
rupture à plus ou moins brève échéance. Ces relations «réveillent
les hurlements du passé» (p. 86), et des bribes d’enfance
surgissent de la mémoire de la narratrice et font comprendre le
pourquoi de sa fuite incessante.
Le roman fait bien saisir le drame de la narratrice. Tout est perçu de
son point de vue et, en pratique, elle est le seul personnage du
roman dans la mesure où les autres apparaissent comme des fantômes
qui la hantent ou avec lesquels elle n’arrive pas à
communiquer. Son fils Christophe, par exemple, est longtemps
resté muet. Le fait que, à part ce fils et un certain Pierre,
les personnages ne soient pas nommés, mais identifiés par leur
relation à la narratrice («la mère», «le beau-père», «le
grand frère», etc.) accentue cette impression. Les amants sont
réduits à des «tu» ou des «il», et ce sont souvent les
objets et les lieux qui permettent de les reconnaître.
L’auteure excelle d’ailleurs à décrire ces lieux, ainsi que les scènes
qui s’y déroulent, avec juste ce qu’il faut de détails
pour en faire saisir l’essentiel. Par petites touches, à
l’aide de phrases courtes, souvent infinitives ou nominales,
parfois réduites à un seul mot, elle les recrée d’une manière
précise et souvent sensuelle: «Tout est vert et bleu.
Paisible. Devant moi une grande pelouse.» (p. 32). Son
style s’accorde à la retenue du personnage dont le désarroi
est palpable mais toujours contenu. Claude Jacqueline Herdhuin
ne raconte pas tant une histoire qu’elle en dépeint les
facettes les plus susceptibles d’en révéler le caractère
dramatique. C’est plutôt réussi.
Josée
Bonneville
 
Claude Jacqueline Herdhuin, Chuchotements,
Québec, L’instant même, 2006, 120 p., 18$.
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