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Article paru dans le numéro 138, été 2010, de la revue Lettres québécoises (page 34).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conformisme et rébellion

Le côté dérisoire du monde apparaît teinté d’une ironie plus détachée que grinçante... Le jour qui tombe aurait gagné à s'appeler La vie secrète des grands bureaucrates, mais son auteur a jadis publié un livre sous ce titre.

Fernand « s'intéressait surtout à l'infiniment petit. » (p. 47) Un jour, il remarque que l'axe de la couronne de sa montre-bracelet en or est décentré et il en est fort troublé. Il va demander conseil à son ami, l'horloger Bertrand, et décide de faire changer ladite couronne. Les jours passent et l'insatisfaction de Fernand augmente. Il réalise, après avoir tenté de gommer quelques aspérités de sa nouvelle couronne, qu’elle n'est qu'en or plaqué. Il finit par se brouiller avec son ami horloger puis, à la suite d’une « idée de génie » (p. 51), il peinture sa couronne couleur or. L'opération est un succès, et notre héros peut désormais marcher dans la rue la tête haute, sans que les passants se moquent intérieurement de lui, « conscient de porter en lui-même cette parcelle de génie qui le distingu[e] si clairement des autres humains. » (p. 52)

Un homme se met à jouer au Bon Dieu : « J'adore imiter le Bon Dieu, je le prends pour modèle, je m'inspire de lui, de ses actions, de toute sa création. » (p. 153) Un jour, il marche délibérément sur une grenouille; un autre tantôt, c'est un chat avec une patte cassée qu'il recueille et soigne. Une autre fois, marchant près de la marina municipale, il décide de détacher une chaloupe verte, « pensant à la surprise et, surtout, à la colère du proprio lorsqu'il s'aperce[vra] de sa disparition. » (p. 156), mais son geste lui vaut de sauver la vie d'un nageur en difficulté... Notre homme a beau poser des « geste[s] illogique[s] et sans aucun motif » (p. 157), est-il un disciple digne du Bon Dieu pour autant? (« Le disciple »)

Névrose sympathique et désirs satisfaits

C'est dans le monde du désir comblé et de la névrose sympathique que nous sommes conviés. Un monde qu'il est préférable de voir par le petit bout de la lorgnette (« La quatrième puissance »), un monde où la vieillesse est asphyxiée par le progrès (« Oxygène »), où ce ne sont plus les rebelles, mais les bonnes gens désœuvrés qui sont désormais sans cause (« Barbotes », « Le donneur »), où l'autre – c'est-à-dire celui ou celle qui était appelé jadis l'« être aimé » - est interchangeable (« Jet set », entre autres), mais où le pays est enraciné dans le coeur (« Saguaros »).

L’aspect superfétatoire de toutes choses est dans le sous-texte, qui se tient en périphérie d'un monde où prime la cruauté et le désenchantement. Un monde où le loup est un loup même pour le loup (« Sonatine ») et où le côté dérisoire de tout est souligné à gros traits. On y trouve quelques comparaisons savoureuses : « C'est comme si on menait une charge de cavalerie dans un marais. » (p. 110) ainsi que quelques irrévérences : « Un jour, contre toute attente, un politicien se mit à penser. » (p. 136).

Si j’étais moi, j'achèterais ce livre comme il se doit : sans grande espérance que cela change quoi que ce soit à mon malheur ordinaire ou à mes prétentions. Mais je parle pour parler.

Je l'ai eu en service de presse.

 

 

 

Sébastien Lavoie

Maurice Henrie, Le jour qui tombe, Les éditions l'Interligne, Ottawa, 224 p., 18,95 $

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