|
Le côté dérisoire
du monde apparaît teinté d’une ironie plus détachée
que grinçante... Le jour qui tombe aurait gagné à
s'appeler La vie secrète des grands bureaucrates, mais
son auteur a jadis publié un livre sous ce titre.
Fernand
« s'intéressait surtout à l'infiniment petit. » (p.
47) Un jour, il remarque que l'axe de la couronne de sa
montre-bracelet en or est décentré et il en est fort troublé.
Il va demander conseil à son ami, l'horloger Bertrand, et décide
de faire changer ladite couronne. Les jours passent et
l'insatisfaction de Fernand augmente. Il réalise, après avoir
tenté de gommer quelques aspérités de sa nouvelle couronne,
qu’elle n'est qu'en or plaqué. Il finit par se brouiller avec
son ami horloger puis, à la suite d’une « idée de génie »
(p. 51), il peinture sa couronne couleur or. L'opération est un
succès, et notre héros peut désormais marcher dans la rue la
tête haute, sans que les passants se moquent intérieurement de
lui, « conscient de porter en lui-même cette parcelle de
génie qui le distingu[e] si clairement des autres humains. »
(p. 52)
Un
homme se met à jouer au Bon Dieu :
« J'adore imiter le Bon Dieu, je le prends pour modèle,
je m'inspire de lui, de ses actions, de toute sa création. »
(p. 153) Un jour, il marche délibérément sur une grenouille;
un autre tantôt, c'est un chat avec une patte cassée qu'il
recueille et soigne. Une autre fois, marchant près de la marina
municipale, il décide de détacher une chaloupe verte, « pensant
à la surprise et, surtout, à la colère du proprio lorsqu'il
s'aperce[vra] de sa
disparition. » (p. 156), mais son geste lui vaut de sauver
la vie d'un nageur en difficulté... Notre homme a beau poser
des « geste[s] illogique[s] et sans aucun motif »
(p. 157), est-il un disciple digne du Bon Dieu pour autant? (« Le
disciple »)
Névrose
sympathique et désirs satisfaits
C'est
dans le monde du désir comblé et de la névrose sympathique
que nous sommes conviés. Un monde qu'il est préférable de
voir par le petit bout de la lorgnette (« La quatrième
puissance »), un monde où la vieillesse est asphyxiée
par le progrès (« Oxygène »), où ce ne sont plus
les rebelles, mais les bonnes gens désœuvrés qui sont désormais
sans cause (« Barbotes », « Le donneur »),
où l'autre – c'est-à-dire celui ou celle qui était appelé
jadis l'« être aimé » - est interchangeable (« Jet
set », entre autres), mais où le pays est enraciné dans
le coeur (« Saguaros »).
L’aspect
superfétatoire de toutes
choses est dans le sous-texte, qui se
tient en périphérie d'un monde où prime la cruauté et le désenchantement.
Un monde où le loup est un loup même
pour le loup (« Sonatine ») et où le côté dérisoire
de tout est souligné à gros traits. On y trouve quelques
comparaisons savoureuses : « C'est comme si on menait
une charge de cavalerie dans un marais. » (p. 110) ainsi
que quelques irrévérences : « Un jour, contre toute
attente, un politicien se mit à penser. » (p. 136).
Si
j’étais moi, j'achèterais ce livre comme il se doit :
sans grande espérance que cela change quoi que ce soit
à mon malheur ordinaire ou à mes prétentions. Mais je parle
pour parler.
Je l'ai eu en service de presse.
Sébastien
Lavoie

Maurice Henrie, Le
jour qui tombe, Les éditions l'Interligne, Ottawa, 224 p.,
18,95 $
|