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Article paru dans le numéro 134, automne 2005, de la revue Lettres québécoises (pages 18-19).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Survivre à la mort d’un ami

Pourquoi est-il mort?  Question lancinante et sans réponse définitive.

 

Je voudrais me déposer ma tête s’ouvre sur un lieu morbide qui annonce on ne peut mieux le drame central du roman, celui du suicide de Félix, le meilleur ami de Ludovic, le narrateur. Dans ce lieu, une usine de l’Est de Montréal où les deux cégépiens occupent un emploi de gardiens de nuit, un «sale boulot de mort vivant» (p. 7), tout apparaît inhumain et hostile, à l’image, sans doute, du monde tel que le perçoit Félix. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le premier chapitre se termine sur cette phrase lourde de sens: «Bientôt je le sens, il démissionnera» (p. 10). Sous-entendu: de son emploi, mais surtout du monde et de la vie. Le jeudi suivant, en effet, Félix s’intoxique au monoxyde de carbone, devant le fleuve, «en face de l’église où dieu dormait les poings fermés» (p. 25). Ludovic doit alors affronter sa colère, sa culpabilité et son incompréhension; bref, il doit faire le deuil de son ami et de l’amitié perdue. Il blâme dieu (écrit avec une minuscule comme s’il ne méritait pas mieux), l’Amérique où la «vie rapide et vague [est] hantée par les visages de la réussite» (p. 39), mais surtout la «banlieue de malheur» (p. 59) où les deux amis ont grandi, la banlieue à l’«ambiance si lourde et si vide» (p. 45) où la vie est figée dans une «sourde immobilité» (p. 45).

 

Un style épuré

Jonathan Harnois aborde ce grave sujet de la mort avec une grande sobriété. L’émotion, très présente, ne s’y donne jamais en spectacle. De plus, Harnois ne «fait» pas de style; il a du style. Ainsi, si certaines expressions sont détournées de leur sens habituel, ce n’est pas pour épater la galerie, mais pour mieux faire sens. Deux  exemples parmi d’autres: «Nous demandons la lune à boire» (p. 41); en mourant, Félix «a coupé le tourment» (p. 25). Il faudrait aussi citer les belles trouvailles poétiques, mais elles sont trop nombreuses et les sortir de leur contexte ne leur rendrait pas justice. Un seul bémol: Andelle, l’amie de Ludovic, m’apparaît désincarnée (qu’elle ait un beau corps n’y change rien!) parce qu’elle est confinée au rôle de la femme compréhensive et qu’elle n’a pas de vie propre. Elle a du moins le mérite d’aider son amoureux à retrouver le plaisir de vivre, faisant ainsi de ce livre, au-delà du mal-être et de la mort, un hymne à la vie.

Josée Bonneville

Jonathan Harnois, Je voudrais me déposer la tête, Montréal, Les Éditions Sémaphore,  2005, 95 p., 16,95$.

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