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Article paru dans le numéro 135, automne 2009, de la revue Lettres québécoises (pages 18-19).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’éternel combat de la raison et de la passion

Dès le titre, Julie Gravel-Richard affirme la suprématie de la passion sur la raison puisque enthéos est un mot grec qui signifie avoir un dieu en soi, être enthousiaste.

Un personnage tourmenté

Thomas, un étudiant de 24 ans, vient de quitter Montréal pour Québec et d’abandonner la théologie pour la littérature grecque ancienne, tournant ainsi le dos à un drame qui sera peu à peu révélé. Très tourmenté, il s’isole et trouve refuge dans la marijuana et dans ses études. C’est Elsa Fontaine, son nouveau professeur de grec, qui l’aidera à retrouver un sens à sa vie en le convainquant que la passion doit l’emporter sur la raison. 

Un roman très maîtrisé

Julie Gravel-Richard, qui détient une maîtrise en histoire grecque et qui enseigne les civilisations anciennes au cégep François-Xavier Garneau, multiplie, dans son roman, les références à la mythologie (Prométhée, Pandore, etc.), à la littérature grecque (le cours d’Elsa porte sur Médée d’Euripide) et à l’Apocalypse (texte sur lequel porte la thèse de Thomas), entre autres. Elle le fait avec doigté sans jamais nous ennuyer, ni nous perdre. Au contraire, sa passion est contagieuse et elle nous donne envie de lire sur ces sujets et, aussi, de relire Les nourritures terrestres de Gide, livre dont il est abondamment question et qui est bien adapté à Thomas puisqu’il met en scène «un convalescent qui reprend goût à la vie» (p. 101).

Rien ne semble avoir été laissé au hasard dans ce roman dont la mécanique est fort bien huilée. Trop bien, cependant. Quand je lis un roman, j’aime oublier que j’ai affaire à des êtres de papier et croire en l’univers qui m’est présenté, si fantaisiste soit-il. Ici, j’y suis d’autant moins arrivée que je n’ai pas adhéré à certains aspects du récit. Par exemple, Thomas n’a pas compris que son frère, qui s’est suicidé, était devenu psychotique et il a cru que «la recherche de Dieu mène à la folie» (p. 201) et que «le diable avait gagné sur Christian» (p. 207). Comment un universitaire aussi brillant que lui peut-il ignorer l’abc de la psychose? Qu’il semble avoir une révélation lorsqu’Elsa, à qui il raconte l’histoire de son frère, lui dise que celui-ci était sans doute schizophrène, est pour le moins étonnant. Que ni les  parents de Christian ni personne dans son entourage ne se soient rendu compte de sa maladie est invraisemblable. La question de la gémellité, par contre, est convaincante; elle ouvre d’intéressantes pistes de réflexion. Depuis la mort de son frère, Thomas «ne sait plus qui il est lui-même». […] Quand on naît double, peut-on survivre à demi?» (p. 203) se demande-t-il avec pertinence.

Avec Enthéos, Julie Gravel-Richard fait la preuve qu’elle sait écrire et qu’elle peut construire une histoire complexe; il lui reste à apprendre à moins contrôler ses personnages et son récit. Ou à tout le moins à nous donner l’illusion qu’elle a lâché la bride. Chez Thomas, la passion finit par l’emporter; chez elle, par contre, la raison me semble trop apparente.

 

Josée Bonneville

Julie Gravel-Richard, Enthéos, Sillery, Septentrion, coll. «Hamac», 2008, 260 p., 22,95$

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