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On
voyage beaucoup dans ce roman, beaucoup, beaucoup …
Évanouissement à Shinjuku
emprunte la manière (absence de linéarité, ruptures fréquentes
dans le récit, écriture minimaliste) et les principaux thèmes
de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la postmodernité:
l’exil, l’errance, la quête d’identité, le métissage,
la solitude, la mémoire. Qu’on en juge: Dolorès D. est née
à Bucarest d’un père noir très vite disparu et d’une mère
blanche qui s’est par la suite mariée avec un Juif. Son frère
est né à Rome et la famille passait ses vacances d’été en
Turquie. Dolorès a eu deux amoureux: Fathal, un journaliste
mi-arabe mi-suédois rencontré à Dubrovnik et mort en Israël,
ainsi que Thomas, un Anglais qu’elle a aimé à distance. Elle
vit à New York mais, au début du roman, elle vient de terminer
un séjour d’un an à Tokyo où une bourse lui a permis de
travailler à un projet de vidéo sur écrans multiples, Blackout.
En se rendant à l’aéroport, elle s’évanouit dans le métro
et tombe dans un trou noir, métaphore de la mémoire où
s’est engouffrée sa vie et d’où ressurgiront, pendant le
voyage qui la mène à Lisbonne, puis à Cap-Vert, des souvenirs
fragmentés de son enfance et de ses amours passés. Ouf!
Un roman trop maîtrisé
Si les souvenirs apparaissent de manière supposée aléatoire, en
revanche, rien dans l’écriture n’est laissé au hasard. Le
roman est construit de manière très rigoureuse. D’autres évanouissements
et d’autres trous noirs ponctuent le récit, et le roman se
termine comme il a commencé: sur l’évanouissement à
Shinjuku, sur le blackout qui est aussi le sujet du projet video
de Dolorès. Les écrans multiples de ce projet sont aussi les
écrans divers sur lesquels, tout au long du roman, la
narratrice projette ses souvenirs-images. Dans ces images, les
couleurs occupent une place prépondérante et sont très étudiées.
Ainsi, le rouge rappelle la mer Rouge et son père éthiopien
alors que le noir est associé à la mer Noire et à sa mère
roumaine; ces deux couleurs sont reprises sur la couverture du
livre. L’écriture est souvent empreinte d’une grande poésie,
mais elle est aussi très léchée. Un peu trop. Le traitement
esthétique évacue l’émotion comme dans cette phrase où la
douleur de Dolorès est placée de manière théâtrale dans un
célèbre lieu lisboète: «Son cœur gros comme un cantaloup éclatera
en mille morceaux en plein milieu de Rossiu.» (p. 75-76).
Dommage! Vraiment dommage! Autant j’ai admiré les savantes
constructions de l’auteure, autant son roman m’a laissée
froide.
Josée
Bonneville
Ioana
Georgescu, Évanouissement à Shinjuku, Montréal, Les
Éditions Marchand de feuilles, 2005, 153 p., 21,95$.
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