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Dire
le viol, oui. Mais comment?
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Compter
jusqu’à cent inaugure avec brio la nouvelle collection
que Québec Amérique destine à la relève, «Première
impression».
L’événement central du roman est un viol. En janvier 1991, alors âgée
de 19 ans, la narratrice est violée à la pointe d’un
couteau, près d’un abribus du boulevard Taschereau, sur la
Rive-sud. L’agresseur, une fois son œuvre achevée, lui
demande de compter jusqu’à cent avant de se relever, faute de
quoi il la tuera. Hésitante, elle commence à compter, mais
finit par s’enfuir avant de se rendre au bout. Dix ans plus
tard, la tragédie collective du World Trade center réveille en
elle cette tragédie personnelle dont elle n’a pas été
capable de parler depuis. Peu à peu, avec difficulté, elle se
réapproprie son intimité et sa voix. Cette fois-ci, elle
compte jusqu’à cent, les cent chapitres du roman.
Dire ce qui veut se taire
Si le viol est l’événement central du roman, il n’en constitue
cependant pas le véritable sujet, qui est plutôt la difficulté
de le dire. Déjà, après le viol, la narratrice est incapable
de dire toute la vérité; dans sa déposition, elle n’en
relate qu’une partie. «Pour préserver l’intimité
souveraine de[s]on corps. […] Pour narguer l’humaine
curiosité qui atten[d] qu’[elle] dise le pire.» (p. 272).
Par la suite, elle se tait, incapable de parler de ce qui l’a
tuée. Pour arriver à écrire, elle se dédouble en deux voix
narratives: une «je» et une «elle» nommée Anaïs, le nom
qu’elle a donné à son agresseur lorsqu’il le lui a demandé,
le nom du parfum qu’elle portait à ce moment-là. Elle ne
raconte pas l’événement en une fois, d’une manière ordonnée,
mais par bribes, qui surgissent ici et là au fil du travail de
remémoration. Le viol lui-même n’est d’ailleurs pas raconté,
mais suggéré. Elle n’emploie même pas le mot viol,
remplacé par accident, scène ou simplement ça.
L’intérêt premier du roman réside dans cette exploration de
la difficulté à dire l’indicible.
Un dire très contrôlé
Cette réappropriation de la voix se fait, par ailleurs, de manière très
contrôlée. Le roman est touchant, et la détresse de la
narratrice, très présente, mais l’émotion n’est pas
exprimée à l’état brut, comme c’était le cas, par
exemple, dans le troublant film d’Anne-Claire Poirier, Mourir
à tue-tête. La narratrice ne crie pas; elle module sa
voix. Ses souvenirs resurgissent d’une manière censée aléatoire,
mais, en réalité, l’auteure n’a rien laissé au hasard.
Son texte est réfléchi et son travail sur l’écriture,
tangible. On le perçoit, par exemple, dans l’utilisation de
certaines images - celles du papillon et du funambule, pour
n’en nommer que deux - qui apparaissent de manière récurrente
tout au long du roman. Cette grande maîtrise de l’écriture
constitue à la fois la force et la (petite) faiblesse du roman.
Cette impression de contrôle est d’ailleurs renforcée par la
postface du roman où Mélanie Gélinas explique sa démarche,
inspirée de Derrida. Si cette postface, qui compte 21 pages,
n’est pas nécessaire, puisqu’un roman doit se suffire à
lui-même, elle intéressera tout de même ceux qui se
passionnent pour la fabrication du texte.
Josée
Bonneville
   
Mélanie Gélinas, Compter jusqu’à cent, Montréal, Québec
Amérique, coll. «Première impression», 338 p., 2008,
17,95$.
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