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Article paru dans le numéro 131, automne 2008, de la revue Lettres québécoises (page 20).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dire le viol, oui. Mais comment?

Compter jusqu’à cent inaugure avec brio la nouvelle collection que Québec Amérique destine à la relève, «Première impression».

L’événement central du roman est un viol. En janvier 1991, alors âgée de 19 ans, la narratrice est violée à la pointe d’un couteau, près d’un abribus du boulevard Taschereau, sur la Rive-sud. L’agresseur, une fois son œuvre achevée, lui demande de compter jusqu’à cent avant de se relever, faute de quoi il la tuera. Hésitante, elle commence à compter, mais finit par s’enfuir avant de se rendre au bout. Dix ans plus tard, la tragédie collective du World Trade center réveille en elle cette tragédie personnelle dont elle n’a pas été capable de parler depuis. Peu à peu, avec difficulté, elle se réapproprie son intimité et sa voix. Cette fois-ci, elle compte jusqu’à cent, les cent chapitres du roman.

Dire ce qui veut se taire

Si le viol est l’événement central du roman, il n’en constitue cependant pas le véritable sujet, qui est plutôt la difficulté de le dire. Déjà, après le viol, la narratrice est incapable de dire toute la vérité; dans sa déposition, elle n’en relate qu’une partie. «Pour préserver l’intimité souveraine de[s]on corps. […] Pour narguer l’humaine curiosité qui atten[d] qu’[elle] dise le pire.» (p. 272). Par la suite, elle se tait, incapable de parler de ce qui l’a tuée. Pour arriver à écrire, elle se dédouble en deux voix narratives: une «je» et une «elle» nommée Anaïs, le nom qu’elle a donné à son agresseur lorsqu’il le lui a demandé, le nom du parfum qu’elle portait à ce moment-là. Elle ne raconte pas l’événement en une fois, d’une manière ordonnée, mais par bribes, qui surgissent ici et là au fil du travail de remémoration. Le viol lui-même n’est d’ailleurs pas raconté, mais suggéré. Elle n’emploie même pas le mot viol, remplacé par accident, scène ou simplement ça. L’intérêt premier du roman réside dans cette exploration de la difficulté à dire l’indicible.

Un dire très contrôlé

Cette réappropriation de la voix se fait, par ailleurs, de manière très contrôlée. Le roman est touchant, et la détresse de la narratrice, très présente, mais l’émotion n’est pas exprimée à l’état brut, comme c’était le cas, par exemple, dans le troublant film d’Anne-Claire Poirier, Mourir à tue-tête. La narratrice ne crie pas; elle module sa voix. Ses souvenirs resurgissent d’une manière censée aléatoire, mais, en réalité, l’auteure n’a rien laissé au hasard. Son texte est réfléchi et son travail sur l’écriture, tangible. On le perçoit, par exemple, dans l’utilisation de certaines images - celles du papillon et du funambule, pour n’en nommer que deux - qui apparaissent de manière récurrente tout au long du roman. Cette grande maîtrise de l’écriture constitue à la fois la force et la (petite) faiblesse du roman. Cette impression de contrôle est d’ailleurs renforcée par la postface du roman où Mélanie Gélinas explique sa démarche, inspirée de Derrida. Si cette postface, qui compte 21 pages, n’est pas nécessaire, puisqu’un roman doit se suffire à lui-même, elle intéressera tout de même ceux qui se passionnent pour la fabrication du texte.

 

Josée Bonneville

Mélanie Gélinas, Compter jusqu’à cent, Montréal, Québec Amérique, coll. «Première impression», 338 p., 2008, 17,95$.

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