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Article paru dans le numéro 118, été 2005, de la revue Lettres québécoises (pages 17-18).

 

 

 

 

 

 

 

BÉBÉ MAIS DÉJÀ DROGUÉ

Une autre voix nouvelle, sur un mode fantaisiste

Pour le narrateur de Voleurs de sucre, un bambin accro à la poudre blanche (le sucre, évidemment!), le monde se divise en deux: les fournisseurs de sucre (sa mère qui l’a rendu dépendant en ajoutant du sirop d’érable à son biberon, les Hells, ces «dieux du glucose», p. 52) et les voleurs de sucre (le Docteur et ses Gardes, qui le gavent de purée de légumes, la voisine, Mme Loignon, qui cultive un immense potager, etc). Fraternisant avec les premiers et combattant les seconds, il doit se débrouiller pour trouver sa «came». Tout cela sur fond de guerre à la drogue proclamée par Nixon en 1971.

Un héros cultivé mais peu sensible

Voleurs de sucre n’est pas un roman réaliste, mais un conte. On accepte donc aisément que, loin de balbutier, le narrateur, qui a neuf mois au début du récit et quatre ans à la fin, s’exprime bien et possède une grande culture ainsi qu’en témoignent ses nombreuses références à l’histoire (le procès de Nuremberg), au cinéma (Alien), à la musique (les nocturnes de Chopin), à la littérature (Poe,  Zola), à l’économie et j’en passe. On l’accepte d’autant mieux qu’Éric Dupont joue avec humour de cette incongruité en faisant dire, par exemple, à son héros de neuf mois qui regarde une boîte de sirop d’érable : «[…] je suis absolument et résolument incapable de lire: SIROP D’ÉRABLE PUR […].» (p. 20)

J’aurais cependant aimé que ce choix narratif soit maintenu tout au long du roman. Je m’étonne qu’un narrateur qui parle d’«oligopole collusoire» (p. 109) ignore les mots cigarette et moto, qu’il puisse dire Hélène Cixous mais pas Beatles et Hells (qu’il prononce Bittelzes et Ailzes) et qu’il connaisse Tchernobyl mais pas Rivière-du-Loup pourtant situé tout près d’Amqui où il habite. J’aurais aussi aimé que ce héros fasse preuve d’autant de sensibilité que d’intelligence. Quand on lui apprend que ses parents ne s’aiment plus, il répond: «Aimer? Qu’est-ce donc?» (p. 141). Tous les enfants savent pourtant ce qu’aimer veut dire.

Un roman intelligent et drôle

            Néanmoins, je me suis beaucoup amusée à la lecture de ce récit hautement fantaisiste (Noël est le «Woodstock du sucre», p. 110 et le drapeau canadien, le symbole de la drogue par excellence: le sirop d’érable!), qui flirte avec le fantastique (la Vérité toute nue sort ruisselante de la rivière Matapédia) et fait un pied de nez aux romans d’autofiction (le narrateur porte le même nom que l’auteur, Éric Dupont, et, comme lui, est né en Gaspésie en 1970).

 

Josée Bonneville

Éric Dupont, Voleurs de sucre, Montréal, Les Éditions Marchand de feuilles, 2004,165 p., 19,95$.

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