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Une
autre voix nouvelle, sur un mode fantaisiste
Pour le narrateur de Voleurs de sucre, un bambin accro à la
poudre blanche (le sucre, évidemment!), le monde se divise en
deux: les fournisseurs de sucre (sa mère qui l’a rendu dépendant
en ajoutant du sirop d’érable à son biberon, les Hells, ces
«dieux du glucose», p. 52) et les voleurs de sucre (le Docteur
et ses Gardes, qui le gavent de purée de légumes, la voisine,
Mme Loignon, qui cultive un immense potager, etc). Fraternisant
avec les premiers et combattant les seconds, il doit se débrouiller
pour trouver sa «came». Tout cela sur fond de guerre à la
drogue proclamée par Nixon en 1971.
Un héros cultivé mais peu sensible
Voleurs de sucre n’est
pas un roman réaliste, mais un conte. On accepte donc aisément
que, loin de balbutier, le narrateur, qui a neuf mois au début
du récit et quatre ans à la fin, s’exprime bien et possède
une grande culture ainsi qu’en témoignent ses nombreuses références
à l’histoire (le procès de Nuremberg), au cinéma (Alien),
à la musique (les nocturnes de Chopin), à la littérature
(Poe, Zola), à
l’économie et j’en passe. On l’accepte d’autant mieux
qu’Éric Dupont joue avec humour de cette incongruité en
faisant dire, par exemple, à son héros de neuf mois qui
regarde une boîte de sirop d’érable : «[…] je suis
absolument et résolument incapable de lire: SIROP D’ÉRABLE
PUR […].» (p. 20)
J’aurais cependant aimé que ce choix narratif soit maintenu tout au
long du roman. Je m’étonne qu’un narrateur qui parle d’«oligopole
collusoire» (p. 109) ignore les mots cigarette et moto,
qu’il puisse dire Hélène Cixous mais pas Beatles et
Hells (qu’il prononce Bittelzes et Ailzes) et qu’il
connaisse Tchernobyl mais pas Rivière-du-Loup pourtant situé
tout près d’Amqui où il habite. J’aurais aussi aimé que
ce héros fasse preuve d’autant de sensibilité que
d’intelligence. Quand on lui apprend que ses parents ne
s’aiment plus, il répond: «Aimer? Qu’est-ce donc?» (p.
141). Tous les enfants savent pourtant ce qu’aimer veut dire.
Un roman intelligent et drôle
Néanmoins, je me suis beaucoup amusée à la lecture de
ce récit hautement fantaisiste (Noël est le «Woodstock du
sucre», p. 110 et le drapeau canadien, le symbole de la drogue
par excellence: le sirop d’érable!), qui flirte avec le
fantastique (la Vérité toute nue sort ruisselante de la rivière
Matapédia) et fait un pied de nez aux romans d’autofiction
(le narrateur porte le même nom que l’auteur, Éric Dupont,
et, comme lui, est né en Gaspésie en 1970).
Josée Bonneville
Éric
Dupont, Voleurs de sucre, Montréal, Les Éditions
Marchand de feuilles, 2004,165 p., 19,95$.
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