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Article paru dans le numéro 138, été 2010, de la revue Lettres québécoises (page 35).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

We are not amused

Dans Écriture, Stephen King disait qu’il arrive qu’un aspirant-écrivain se rebiffe devant une œuvre particulièrement mauvaise en s’écriant : « Quoi? On publie ça? Ce que j’écris en cachette est cent fois meilleur! » À toutes ces chenilles sur le point d’éclore, je dis : allez lire Poisons en fleurs.

 

J'ai cherché longtemps, mais je n'ai pas trouvé trace de canular.

J'ai cherché longtemps des qualités à ce recueil, et je me suis résolu à vanter un certain vocabulaire, puisque j'ai tout de même cherché quelques mots dans le dictionnaire, mais je ne cache pas que je vante cet aspect comme il m'arrive de complimenter la ponctualité des gens qui ne m'inspirent rien de bon.

 

En direct de nulle part

L'auteure est née en France, ça au moins on le sait, mais on est bien en peine de situer, ne serait-ce que sur un continent, la plupart de ses vingt-deux histoires. Je veux bien faire semblant de considérer l'idée qu'en gommant les références locales, on s'ouvre des possibilités sur le marché international, mais il y a aussi des limites à l'assujettissement à des principes abstraits et brumeux, limites clairement atteintes ici :

[Dans un taxi.]

-                   Je vous dépose à quel endroit?

-                   Au magasin de musique.

-                   Lequel, monsieur?

-                   Le plus réputé. Celui qui vend des instruments de marque et de qualité professionnelles (p. 119)

               

Mais me voilà à ergoter alors que je devrais rendre compte de problèmes plus fondamentaux. Du côté déstructuré de plusieurs nouvelles, par exemple. Ou d'apartés impromptus, de ruptures de ton, de personnages ou de situations qui surgissent comme une roche sur la soupe... Disons que ça splouche beaucoup. Prenons «La bouteille d'huile d'olive» en exemple. Celle-là a l'heur d'être située, puisqu'il s'agit d'un quadragénaire probablement puceau de la Nouvelle-Écosse qui se met en tête d'« écrire une lettre d'amour à une inconnue » (p. 96). Il ne boit « ni vin ni bière » (p. 97) et c'est donc dans une bouteille d'huile d'olive qu'il confie ses haïkus sentimentaux à l'océan (le projet a évolué légèrement). Huit ans plus tard, alors que les « grammairiens se sont enfin entendus sur la féminisation de l'orthographe des professions » (p. 97), une sculpteure trouve la bouteille en se piquant le doigt sur un clou rouillé. Le docteur, qui lui fait une injection contre le tétanos, lui trouve un air pâlot et la convainc de passer quelques tests. Puis, elle prend contact avec ce puceau qui a piqué sa curiosité, le rejoint et ils passent l'essentiel des pages à se rapprocher du moment des mamours... Ce moment venu, elle retourne chez elle, prétextant des obligations professionnelles, où elle trouve une lettre de son médecin qui lui annonce qu'elle a le sida. Fin. Voilà de quoi réveiller l'adolescent en nous : Rapport? 

Pour tout dire, on croise même en ces pages un bon sauvage, un Africain qui répond dans un très beau nègre à une petite fille qui lui demande s'il sait lire : « Les mots sur le papier brûlent tel un feu de brousse, mais les paroles mêlées au souffle instruisent d'homme à homme. » (p. 140)

Il faudrait aussi parler des personnages qui ont une trop bonne mémoire, des rêves hyperréalistes, des clichés qui s'incarnent de toutes les manières possibles... mais je n’en jetterai plus, car la cour est dans l’état que vous constatez.

 

Sébastien Lavoie

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Claudine Dugué, Poisons en fleurs, Triptyque, Montréal, 155 p., 19,00 $

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