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Article paru dans le numéro 127, été 2009, de la revue Lettres québécoises (pages 16-17).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le souvenir comme moteur de l’écriture

La narratrice fait revivre avec brio sa jeunesse en Roumanie.

Le roman se termine sur l’exil de la narratrice, Angela, qui, à 24 ans, quitte son pays natal, la Roumanie, de manière définitive. Elle va rejoindre ses parents réfugiés à Calgary depuis un an et demi. Dans les jours qui ont précédé son départ, elle a subi un avortement fort difficile qui a entraîné une infertilité permanente. Le titre renvoie à ces deux «interruptions définitives», celle de la grossesse et celle de la vie en Roumanie, et l’avortement apparaît comme une métaphore de l’exil.

Une jeunesse bien remplie

Angela raconte sa jeunesse en Roumanie entourée de son père barbier, de sa mère coiffeuse, de sa tante Éléna, adultère et excentrique, de ses grands-mères Maria, contrôleuse dans une fabrique de textiles, et Elisaveta, qui occupe ses vieux jours à confectionner un tapis à chacun de ses enfants et petits-enfants. Sa vie tourne principalement autour de deux axes: ses études et sa vie amoureuse. La jeune Angela aime apprendre et a des intérêts divers qui l’amènent à suivre des cours de langue (l’allemand, l’espagnol, l’anglais, le latin), de peinture, d’histoire de l’art, de littérature, de ballet et d’hôtellerie. À douze ans, elle connaît à la fois ses premiers émois amoureux et l’interdit paternel qui cherche à les mater. Son appétit sexuel est dès lors alimenté par le désir de «découvrir ce qui se trouv[e] à la source de cette haine indomptable, violente, grossière et obscène que [son] père vou[e] à [sa] sexualité» (p. 63). L’inaccessibilité des moyens contraceptifs, dans son pays, entraîne des grossesses qui obligent Angela à recourir à plusieurs avortements douloureux parce que pratiqués dans la clandestinité d’une Roumanie qui les a déclarés illégaux.

Un pays communiste

Toute vie privée s’inscrivant forcément dans une société qui la détermine en partie, c’est toute la Roumanie communiste des années soixante et soixante-dix qu’Angela fait revivre, ce qui s’avère fort intéressant. Au fil des pages, elle évoque la nationalisation des biens privés, la sujétion de l’art à l’idéologie, le contrôle des ouvriers, l’espionnage des «ennemis du peuple» (p. 124) potentiels, les travaux forcés dans les coopératives agricoles, la nécessité d’employer un «langage chiffré» (p. 163), au téléphone, pour déjouer la surveillance et, ultimement, la quasi impossibilité d’échapper à cette vie imprégnée d’une «tristesse collective, étouffée» (p. 154). Au moment de devoir choisir un métier ou une profession, Angela note: «Aucun métier, aucune profession, aucun mode de vie n’offraient la garantie de pouvoir, un tant soit peu, vivre à l’abri de l’idéologie et de sa quotidienne, inlassable, obligatoire mise en pratique» (p. 110).

 

Une écriture élégante

L’inversion des épithètes, dans la phrase qui précède, est assez représentative de la manière de l’auteure, qui aime bien jouer avec la syntaxe et le fait avec une grande virtuosité. Attentive aux moindres détails, elle sait décrire avec précision et vivacité autant un trolleybus bondé qu’une colonne de cendres qui s’allonge au bout d’une cigarette. Sa phrase, souvent longue, et parfois même très longue, suit des méandres dont le parcours parfois sinueux est, par ailleurs, fort bien maîtrisé.

 

Josée Bonneville

Angela Cozea, Interruptions définitives, Montréal, Héliotrope, 2006, 202 p., 24,95$

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