|
Écrire
est un art cérébral
|
C’est
du moins ce qu’affirme le narrateur du prix Robert-Cliche
2006.
L’élément déclencheur de l’intrigue du roman est invraisemblable:
un enfant de cinq ans, Pierrot Nelson, se fait happer par une
souffleuse qui recrache aussitôt, indemnes, son tronc et sa tête.
Impossible de croire qu’il soit sorti vivant de cet accident
et qu’il n’y ait perdu que ses quatre membres. Pierrot, qui
est le narrateur, vit à Baie-Comeau avec ses parents musiciens,
son frère aîné, Jules, qui s’occupera beaucoup de lui après
l’accident, et sa jeune sœur, Marie. Jusqu’à l’accident,
son enfance est tout ce qu’il y a de plus normal. Elle
continue de l’être, jusqu’à un certain point, après
l’accident puisque, étonnamment, il se dit heureux. Ce
n’est qu’à la puberté que le drame le rattrape, au moment
où il prend conscience que son handicap l’empêche
d’assouvir les nouveaux désirs qui l’assaillent. Pour les
femmes, objets de ces désirs, il n’est qu’«une occasion de
charité chrétienne» (p. 56) ou, pire, lors d’une soirée à
la polyvalente, l’objet d’un pari pour une certaine Véronique
qui lui donne son premier baiser. À treize ans, il décide de
devenir écrivain. La vie qu’il ne peut vivre, il la
fantasmera. Dans les années qui suivent, il écrit, à
l’ordinateur, des centaines de pages où il s’invente des
voyages, mais surtout des aventures sexuelles.
L’écriture, un art cérébral?
Si l’intrigue, qui louvoie entre réalisme et absurdité, verse parfois
dans l’invraisemblance, c’est qu’elle est un prétexte
pour parler de l’écriture et de l’écrivain. Ceci
justifie-t-il cela? J’en doute. Quoi qu’il en soit, le roman
s’ouvre sur cette phrase: «Écrire est l’art des
hommes-troncs.» Son narrateur sans bras ni jambes apparaît, dès
lors, comme une métaphore de l’écrivain. D’entrée de jeu,
il affirme que l’écriture est, de tous les arts, «le plus
froid. Le plus lourdement cérébral. Le plus bavard.» (p. 15).
Cette affirmation, cependant, m’apparaît non seulement
discutable, mais contredite par le roman lui-même dans la
mesure où son intérêt ne réside pas dans la démonstration
du caractère supposé cérébral de l’écriture, mais dans
les pages où celle-ci est la plus incarnée. Quand le
narrateur, par exemple, décrit avec force détails, ses
promenades en fauteuil roulant, le lecteur se sent emporté,
confronté avec lui aux multiples embûches de ce mode de
transport peu commode. C’est lorsqu’elle fait preuve de
vivacité et d’inventivité que l’écriture de Côté est séduisante,
pas lorsqu’elle cherche à expliquer. Certaines scènes sont
troublantes, comme celle du mannequin dans la vitrine, par
exemple, et très inspirées, comme celle du cerf-volant. Si
l’émotion est souvent tenue à distance par un narrateur
volontiers cynique (le cynisme n’est-il pas un moyen de défense
contre la douleur?), il arrive à plusieurs reprises qu’elle
s’exprime avec beaucoup de lyrisme.
Le roman, à vrai dire, contredit sa prémisse de départ, et c’est
tant mieux. Il fait la démonstration que, loin d’être cérébrale,
l’écriture résulte d’une pulsion sexuelle. À cinq ou six
ans, Pierrot s’était mis «à écrire faute de pouvoir jouer
au docteur» (p. 51); adolescent et jeune adulte, il écrit à défaut
de pouvoir baiser. Cela s’appelle la sublimation.
Josée
Bonneville
 
François X Côté, Slash, Montréal, VLB
éditeur, 2006, 144 p., 17,95$.
|