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Article paru dans le numéro 124, hiver 2006, de la revue Lettres québécoises (pages 19-20).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De l’angoisse et du délire

À lire si vous aimez les délires cauchemardesques

Le roman s’ouvre sur une image saisissante : la naissance du narrateur qui glisse hors de sa mère suspendue au bout de la corde avec laquelle elle essaie de se pendre. Perceval –ainsi se nommera-t-il- est le treizième d’une famille qui compte déjà douze garçons. Le père élève des poulets avec les plumes desquels il fabrique des oreillers; il est aussi taxidermiste. La mère est dépressive et deviendra folle après la mort de son mari. Elle nourrit sa famille de soupe aux cornichons et d’omelettes géantes.

La suite du roman est à l’image de son incipit et peint un portrait terrifiant du monde dans lequel le narrateur a atterri si durement. Perceval passe les six premières années de sa vie sous la table, caché dans la poussière, avec comme seules amies les mouches dont il apprend le langage et à qui il commande. Après la mort de son père, une vie non moins dure l’attend, dans un orphelinat où l’on crucifie les enfants. La rude amitié de son frère Poplouk et du curé Théodule atténuent à peine l’horreur de sa vie.

De l’angoisse

Le roman est écrit sous le signe de l’angoisse qui lui donne son titre. Le père a découvert que les plumes sont plus douces lorsqu’il les arrache sur les poulets vivants. C’est donc ce qu’il fait, insouciant des cris de douleur des principaux intéressés. L’angoisse, c’est donc celle de ces poulets dénudés et grelottants. C’est aussi celle des poulets plus vieux qu’on tue pour les vendre au marché. C’est surtout celle de Perceval dont le regard, après avoir plongé dans celui d’un poussin tué par erreur, est devenu si chargé de terreur que ceux qui le croisent ressentent aussitôt une panique incontrôlable. Le narrateur conclut que «tout le monde cache une frousse, une angoisse semblable à celle des poulets sans plume» (p. 158).

Du délire

La quatrième de couverture affirme que le roman «propose une relecture de la tradition du roman québécois». Cette affirmation me laisse perplexe. À quelle tradition fait-on référence au juste? À celle des romans du terroir, assurément, puisque l’action se déroule à la campagne, dans une famille aussi nombreuse que pauvre et que le clergé y est très présent. Mais on est plus près de l’anti-terroir d’un Albert Laberge qui, en son temps, a véritablement «relu» la tradition en montrant le côté sombre de la vie des cultivateurs d’autrefois. Une véritable relecture aurait supposé, de la part de Sébastien Chabot, une étude des mœurs de ce temps revues avec son point de vue d’aujourd’hui. Or, son roman s’apparente plutôt à un  délire surréaliste qui aurait emprunté à un Québec ancien certaines de ses caractéristiques. Et c’est d’ailleurs là que réside son intérêt. Ce délire, issu d’un imaginaire débridé, tout en étant soigneusement construit, emprunte à un lyrisme qui fait grincer des dents. Le regard de Perceval atteint le lecteur lui-même qui ne peut rester indifférent à cet être en mal d’amour dont le destin aux «allures de clown aux dents cariées» (p. 79) est de toutes les époques. Certains seront fascinés; d’autres, rebutés.

 

Josée Bonneville

Sébastien Chabot, L’angoisse des poulets sans plumes, Éditions Trois-Pistoles, 2006, 160 pages, 21,95$.

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