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Article paru dans le numéro 128, hiver 2007, de la revue Lettres québécoises (pages 14-15).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Y a-t-il une vie après la retraite?

 Cette question, au centre du roman, ne manquera pas d’intéresser les baby-boomers.

Le roman s’ouvre sur une image de mort: «J’avais pourtant exigé de ne pas être exposé. Je ne voulais pour rien au monde m’astreindre à cette tradition funèbre» (p. 9), note le narrateur qui se plie de mauvaise grâce à la fête qui souligne son départ à la retraite après une trentaine d’années d’enseignement du français et de la littérature. Edgar Forest trouve que la salle du personnel, où la fête a lieu, a «des airs de salon funéraire» (p.10) et que ses collègues s’agglutinent autour de lui comme auprès d’une dépouille. Cependant, si la retraite éveille en lui des images aussi morbides, ce n’est pas seulement parce qu’il est hypocondriaque et qu’on lui a trop parlé de ces retraités qui meurent d’une crise cardiaque six mois après avoir laissé leur emploi. C’est parce qu’une tare mystérieuse accable ses proches: sa mère, son père, son frère aîné et sa femme sont tous morts à 59 ans. Tout juste son âge. Va-t-il échapper à cette malédiction? Va-t-il survivre à sa première année de retraite? En attendant d’être fixé sur son sort, Edgar suit des leçons de piano, joue au tennis, jardine, fait du bénévolat à l’hôpital Sainte-Justine et un voyage à Paris. Tout en se remémorant les événements marquants de sa vie et les gens qui l’ont peuplée (Geneviève, un amour de jeunesse, sa femme Mireille, son fils Rémi, ses anciens collègues, etc.), il se pose des questions fort pertinentes sur lui-même et sur ses rapports aux autres. Il poursuit également une quête spirituelle commencée en cachette de ses collègues, des petits-bourgeois de gauche revenus de tout, surtout de la religion catholique qui évoque pour eux les prêtres pédophiles et les coups de règle sur les doigts.

 

Un happy end

Edgar devient aussi «biographe à gages» (p.73), c’est-à-dire qu’il écrit, sur commande, la biographie d’un défunt dont la famille veut conserver un souvenir livresque. Sa première oeuvre tombe entre les mains d’un éditeur qui tient absolument à la publier, et le livre devient un best-seller. L’épisode est amusant (la commande fait partie des préarrangements funéraires!), mais j’ai eu du mal à croire en ce succès instantané. Edgar lui-même, d’ailleurs, ne le prend pas au sérieux et il abandonne bien vite ses velléités d’écrivain. À quoi donc rime ce détour du récit? Le journaliste en Pierre Cayouette s’y est-il laissé entraîner par le désir de faire la critique des aléas du marché du livre? La satire ne manque pas d’intérêt, mais le roman y perd quelques plumes en vraisemblance. Il continuera d’ailleurs d’en perdre jusqu’à la fin. Alors que mon intérêt n’avait pas fléchi jusque-là, les trente dernières pages m’ont déçue. Je ne suis pas arrivée à croire en ce happy end, où tout se met subitement en place pour le plus grand bonheur du protagoniste. Ce dénouement a quelque peu gâché le plaisir que j’avais eu à lire un roman par ailleurs fort bien écrit et mené, jusque-là du moins, de main de maître. Dommage!

Et les jambes de Steffi Graf dans tout ça? Elles sont «interminables et dorées comme du miel» (p. 67). N’en demandez pas plus.

 

Josée Bonneville

Pierre Cayouette, Les jambes de Steffi Graf, Montréal, Québec Amérique, coll. «Littérature d’Amérique», 2007, 154 p., 19,95$.

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