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Article paru dans le numéro 134, été 2009, de la revue Lettres québécoises (page 38).

 

 

 

 

 

 

 

 

Macédoine irrégulière

C'est dans le cochon que tout est bon.

Il y en a pour tous les goûts dans ce recueil de quinze courtes nouvelles de l'auteure native de Cléricy, en Abitibi. Dans l'ensemble, le recueil m'apparaît une ode, paradoxalement convenue, à l'anticonformisme. Je pense ici particulièrement à la courte, mais trop longue nouvelle « Coup de filet » où l'auteure s'attache à décrire la vie d'un banlieusard abitibien bardé d'assurances et de précautions de toutes sortes, qui vit sa vie sans prendre aucun risque et qui est donc condamné par l'auteure à l'insignifiance. On l'a déjà entendu, ce discours-là.

Le regard se veut aussi amusé et il atteint parfois le centre de la cible. Particulièrement dans la nouvelle « De la tectonique des combats idéologiques dans l'interventionnisme d'État : une approche anglo-saxonne », cette histoire d'un travailleur de la construction hospitalisé plusieurs mois suite à un accident de travail. Sa femme, qui ne peut se précipiter à son chevet, lui dit de s'« accrocher, de lire quelque chose en l'attendant ». Il tombe sur Le Devoir, lui, un lecteur du Journal de Montréal et est intrigué par le titre de la chronique du « journaliste économiste » (p. 33) du quotidien, titre qui donne son nom au récit. Les mots compliqués qu'emploie le chroniqueur lui sont étrangers et notre travailleur s'applique, jour après jour, à en débusquer le sens dans le dictionnaire. Un an après l'accident, il écrit au chroniqueur pour le remercier. Avant de le « rencontrer », il était, écrit-il « heureux, mais [l]e voilà curieux; donc, encore plus heureux. » (p. 40). Légèrement obsessif, il va jusqu'à le complimenter en lui avouant : « […] j'ai même découpé votre incitation à "dépasser les prémisses du paradigme du technocentrisme dans l'analyse vectorielle des transferts technologiques en période de stagnation économique..." » (p. 39) ajoutant, et c'est là que j'ai éclaté de rire : « C'est votre meilleure de l'année, celle-là ».

Les situations, les sentiments sont habituellement assez finement dépeints, et les récits sont parfois remarquablement construits (« Quitte ou double »), mais l'auteure appuie un peu trop sur son crayon à une ou deux reprises (dans « Le jeu de l'heure », notamment) ou force indûment les oppositions (dans la chute de « L'homme à la mallette »). Son crayon sait cependant se faire doux et enveloppant quand elle aborde un sujet plus délicat (« La petite poupée qui aimait le froid »). L'auteure fait aussi dans la nouvelle-éteignoir (« Vice caché »), une histoire où un narrateur nous raconte qu'il a appris quelque chose d'indiscret au sujet de Barbara Zudnick et qui se lance dans un long récit de six pages, long dans la mesure où, alors qu'on attend de connaître la nature de cet événement, il refuse de nous le révéler en disant que ça ne nous regarde pas, nous, lecteurs (mais oui, madame, ne faites pas votre aguicheuse, le lecteur est votre souverain; donnez-lui ce qu'il veut!). La nouvelle se termine par cinq lignes lénifiantes à propos de la nécessité de forcer la discrétion dans les petits villages.

 

Sébastien Lavoie

Élizabeth Carle, La toile blanche, Gatineau, Vents d'ouest, 2008, 123 p., 17,95 $

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